I. 2. L’émergence de conglomérats médiatiques de la presse et du divertissement au Japon et en Occident

1. Naissance d’un nouveau secteur éditorial avec certaines spécificités

Extrait du comic strip Bringing up father, par George McManus (1884–1954).  Daté du 31 janvier 1920

Extrait du comic strip Bringing Up Father, par George McManus (1884–1954). Daté du 31 janvier 1920.

Les années 1900-1925 virent se généraliser les manga en comic strips sous diverses formes ainsi que les supplément consacrés à ces récits illustrés. Pratiquement tous les sujets y étaient abordés, et notamment les questions politiques, sociales et culturelles. Une partie de cette production reflétait les changements profonds et à un rythme toujours soutenu qui travaillaient la société japonaise depuis 60 ans. La presse américaine continuait de servir de modèle, mais on commençait à voir émerger des pratiques éditoriales qui s’en éloignaient et qui manifestaient peu à peu des spécificités japonaises. Ainsi, Nonkina Tôsan (Easy-going Daddy, en anglais), une série de comic strips en quatre vignettes, directement inspirée par Bringing-up Father, se vit éditer en petits carnets recueillant l’ensemble de ses chapitres, suivant l’immense succès rencontré lors de sa publication dans le journal Hoshi en 1924. La série fut si populaire qu’on en tira également toutes sortes de produits dérivés (F. Schodt, 1986: 48).

Avec la montée de l’impérialisme et l’affirmation ouverte de l’ambition coloniale du gouvernement japonais sur la scène internationale, un contrôle général s’étendit peu à peu à tous les domaines de la production intellectuelle et artistique, y compris, naturellement aux mangas. Les critiques politiques furent peu à peu bannies, souvent par les auteurs eux-mêmes qui s’auto-censuraient, mises à part quelques rares exceptions qui offrirent une résistance de courte durée avant de rentrer dans les rangs. Du coup, les journaux et les éditeurs s’orientèrent peu à peu vers les thèmes pour enfants ou les histoires érotiques pour adultes, encore peu surveillés par la censure officielle. C’est ainsi que naquit, en 1930, le premier mensuel consacré entièrement à la bande dessinée pour garçons, intitulé Shonen Club, édité et imprimé par Kodansha, aujourd’hui l’une des plus grandes maisons d’édition japonaise. Des séries furent ainsi pré-publiées dans ce magazine de 20 pages qui permettait d’évaluer le succès de ces histoires, avant d’en recueillir les épisodes dans des albums en reliure cartonnées de luxe (F. Schodt, 1986: 51).

Pendant toutes les années de guerre, les mangas servirent, comme toutes les autres productions médiatiques, d’outils de propagande, afin de soutenir l’effort militaire, aussi bien sur le front qu’à la maison. A la défaite du Japon, les autorités d’occupation américaines rendirent une grande partie de leur liberté d’expression aux artistes et intellectuels japonais, même si elles gardèrent encore un certain contrôle sur les contenus en circulation. Cependant, la censure américaine fut beaucoup moins étendue et invasive que celle qui existait jusqu’en 1945. Le pays devait alors se remettre du traumatisme causé par les deux bombardements nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki, et se reconstruire entièrement, non seulement économiquement, mais aussi politiquement, socialement et culturellement. Dans ce contexte favorable, l’industrie américaine du divertissement put profiter de la position dominante des USA pour s’exporter en Europe et dans le Japon occupé, où elle a considérablement influencé l’évolution des institutions médiatiques nationales. En effet, dans une société matériellement ravagée par la guerre et terriblement embarrassée par une situation politique ambiguë, due à sa position à la fois d’agresseur de grande envergure et de victime d’une agression de nature apocalyptique, la demande pour une distraction, qui s’insère facilement dans une vie entièrement tournée vers la reconstruction économique, fut très forte.

2. Le manga et l'”expérience originelle” de la bombe

Ainsi, la première industrie à se redresser fut celle du jouet. Récupérant les boîtes de conserves jetées par l’armée d’occupation dans des décharges publics, de petites entreprises se mirent à recycler ce fer blanc en jouets, vendant notamment des reproductions de modèles de jeep militaires américaines et d’autres types de véhicules. Le succès fut tel que ces objets furent même exportés aux USA en échange de stocks de nourriture, contenue dans des boîtes de conserves en fer blanc, qui, une fois vidées, se retrouvaient alors réutilisées pour fabriquer plus de jouets. (Anne Allison, 2006: 40-41)

Dans le domaine plus spécifique du manga, une nouvelle génération d’artistes, porteurs à la fois de “l’expérience originelle” de la bombe et des espoirs d’une renaissance, allait jouer un rôle important en révolutionnant non seulement le manga, mais aussi le divertissement populaire de manière générale (Jean-Marie Bouissou, 2000: 144). D’autre part, pour répondre à une demande croissante de distractions bon marché, de nouvelles maisons d’édition se créèrent, surtout à Tokyo, qui jetèrent les bases de ce qui deviendra une énorme industrie de culture populaire. C’est ainsi que naquirent deux nouveaux mensuels de mangas destinés à un public adolescent, Manga Shonen et Shonen (F. Schodt, 1986: 63). Ceux-ci introduisirent une innovation majeure en terme d’édition et de recrutement de dessinateurs: la possibilité pour tout créateur en herbe de soumettre quelques pages de récits illustrés et, pour les meilleurs, de les voir publiées. Ceux-ci pouvaient alors espérer travailler un jour en tant que “mangaka” (auteur de mangas) professionnel pour l’un ou l’autre de ces mensuels de prépublication (F.  Schodt, 1986: 66).

En 1946, une série de comic strips intitulée Sazae-san devint en très peu de temps un succès phénoménal, qui généra pour la première fois une véritable frénésie commerciale. On en tira des albums reliés, des émissions de radio, des films, et toutes sortes de produits dérivés comme des poupées à l’effigie de l’héroïne à laquelle tant de Japonais (et surtout de Japonaises) s’identifiaient (Frederick Schodt, 1986: 61).  Cette série est toujours publiée de nos jours et fait partie intégrale de l’imaginaire populaire nippon, au même titre que Tintin ou Astérix en Europe francophone.

Bibliographie pour cette partie

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