I. 1. La rencontre entre les estampes japonaises et l’art de la bande dessinée

1. Manga, un mot, deux idéogrammes et toute une histoire de dessin

Frederik Schodt, un ancien correspondant du Wall Street Journal à Tokyo reconverti en fan et traducteur de mangas, les définit de la manière suivante: Une longue tradition artistique [japonaise] du divertissement qui a adopté une forme physique importée d’Occident (Frederik Schodt, 1996: 21). Il s’agit donc bien plus que d’une simple forme d’expression artistique ou d’édition commerciale de fictions sérialisées. Comme il ne sert pas seulement de point de départ aux fictions développées par cette industrie, mais aussi parce qu’il contient les éléments facilitant leur transposition sur divers supports médiatiques, Frederik Schodt considère le manga comme une sorte de “méta-média” (F. Schoddt, 1986, p.20).

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Les idéogrammes kanji pour “manga”, repris de Wikimédia, créé par TheOtherJesse.

Bien que le terme “manga” existait déjà au 18ème siècle pour désigner de petits recueils de récits où l’image servait de moteur narratif, c’est Hokusai Katsushika (1760-1849) qui contribua véritablement à populariser son utilisation. Composé de deux idéogrammes, “man-” 漫, pouvant signifier incongru, impertinent, dérisoire et “-ga” 画, dessin ou esquisse, il désignait alors des portraits de personnages grimaçants, pris sur le vif par le célèbre peintre. Un premier album réunissant une sélection de ces esquisses fut publié en 1814, sous le titre de Hokusai Manga. Il rencontra un tel succès populaire que l’artiste produisit encore neuf volumes de ces illustrations pittoresques dans les cinq années qui suivirent (Chantal Kozyreff, Encyclopaedia Universalis, article sur le manga, 2004). De nos jours, les Japonais appellent “manga” toute bande dessinée, occidentale ou orientale. Il leur arrive aussi d’inclure dans cette catégorie les productions littéraires ou artistiques reprenant l’esthétique visuelle de ces dessins (Frederick Schodt, 1996, p. 293). Jusqu’à la fin des années 80, ils désignaient aussi par ce terme les séries animées dérivées de la version papier, mais, lui préfèrent aujourd’hui l’expression “anime” (prononcer “animé”) (F. Schodt, 1996, p. 34).  Pour les Occidentaux, surtout les puristes (et ils sont nombreux), seules les bandes dessinées d’origine nippone peuvent se réclamer de l’étiquette “manga”. Cela tient en grande partie aux différences importantes qui distinguent les productions japonaises des bandes dessinées de l’Ecole franco-belge ou des “comics” américains (Julien Bastide, 2006:  26). Même si l’on utilise toujours les mêmes idéogrammes pour écrire le mot “manga”, les objets qu’ils désignent ont subit d’importantes évolutions, souvent à un rythme accéléré, qui ont épousé les transformations profondes, radicales et parfois traumatisantes de la société japonaise depuis la fin de l’ère Edo.

En 1853, le Japon fut, en effet, tiré de force d’une isolation volontaire quasi-totale de près 300 ans par les Américains qui obligèrent le pays à s’ouvrir au commerce extérieur, sous la menace d’une intervention militaire. Profondément choqués par leur retard technologique dans le domaine de la guerre, et désireux de rattraper au plus vite les Occidentaux, les Japonais se lancèrent alors dans un processus de modernisation intense qui les fit passer en moins de vingt ans d’un système féodal à celui d’état-nation! Cette période de transition se caractérisa par une sorte d’hybridation entre la civilisation héritée de l’ère Edo et les influences occidentales qui imprégnèrent pratiquement toutes les institutions politiques, économiques, sociales et naturellement artistiques de la société japonaise. Ce fut dans ce contexte d’industrialisation accélérée que les Japonais découvrirent les journaux et le dessin de presse anglo-saxon, qui allaient jouer un rôle prépondérant dans l’émergence d’une industrie nationale de presse et d’édition (Frederick Schodt, 1986: 38).

Kuniyoshi_Utagawa,_Sceleton

Extrait d’un tryptique représentant la princesse Takiyasha invoquant un spectre de squelette pour effrayer Mitsukuni, l’envoyé de l’empereur.  歌川国芳, ~1844, par Utagawa Kuniyoshi (1798 – 1861).  La première fois que j’ai vu une reproduction de cette estampe au cours d’une conférence de 2007, je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec la forme spectrale prise par le frère cadet de l’Empereur dork lorsqu’il apparaît à Nausicaä, dans Nausicaë de la Vallée du Vent,  l’unique manga de Hayao Miyazaki.

Les Occidentaux qui débarquaient au Japon dans la deuxième moitié du 19ème siècle découvrirent un artisanat de l’estampe fort prospère et présentant déjà certains aspects de la production moderne, comme la division du travail et la production à la chaîne. En effet, depuis le 17ème siècle, les Ukiyo-e, Otsu-e et autres types de récits illustrés imprimés sur bois constituaient une des distractions bon marché les plus populaires auprès des classes marchandes et au sein d’une population déjà fortement urbanisée. Elles servaient aussi de moyen de communication commerciale, permettant aux commerçants de faire de la publicité pour leurs produits. Les estampes, que les collectionneurs occidentaux convoitaient, mettaient en scène une large palette de sujets, aussi bien la haute société, les exploits des samouraïs que la vie quotidienne du peuple et les thèmes religieux. Mais, ce que certains adeptes des “japoniaiseries” ne savaient souvent pas, c’était qu’une bonne partie de ces productions n’étaient rien d’autre que de vulgaires affichettes publicitaires pour divers types de marchandises, allant des produits de beauté à l’alimentation. Dans l’ensemble, les estampes japonaises suivaient une ancienne tradition graphique Zen, se caractérisant par la fluidité du trait qui suggérait plus qu’il ne représentait, ainsi que par la primauté de l’ambiance, du mouvement et des expressions humaines.

2. Les débuts de la presse au Japon: la convergence entre manga et comics strips

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Lutte entre la Russie, la Chine et le Japon pour la Corée : Une partie de pêche, Tôbaé, no 1, 1887

Imprégnés de cette esthétique traditionnelle, les intellectuels japonais de l’époque se montrèrent particulièrement sensibles au dessin de presse occidental (F.  Schodt, 1986: 33), que certaines caractéristiques de réalisation permettaient de rapprocher du style zen des estampes. Ce sont notamment des passionnés de la civilisation japonaise comme l’Anglais Charles Wirgman (1835-1891), caricaturiste autodidacte, correspondant au Japon du Illustrated London News et fondateur du satirique Japan Punch ainsi que le le Français Georges Bigot (1860-1927), professeur d’art dans une école d’officiers japonais et éditeur du magazine Tôbaé qui les introduisirent à la caricature et aux comic strips (Frederick Schodt, 1986: 38). Ces deux journaux, fort appréciés aussi bien de la communauté des expats que des Japonais des classes aisées, apportèrent certains éléments graphiques et narratifs d’importance, qui en se mélangeant avec la tradition du dessin japonais donnèrent naissance aux premiers mangas modernes. Il s’agissait d’une part de la perspective, des proportions anatomiques et des trames, véritables innovations graphiques pour les Japonais, habitués à d’autres codes visuels. D’autres parts, les bulles ainsi que les cadres contenant les dessins, organisés en séquences de manière à générer une narration linéaire, révolutionnèrent aussi l’art nippon du récit illustré (Frederick Schodt, 1986: 40-41). Finalement, une partie de la jeunesse japonaise, éduquée dans les valeurs traditionnelles, mais formée dans les écoles occidentales, perçut ce que ces dessins pouvaient avoir de libérateur, voir de cathartique, dans une société qui ne permettait une expression personnelle et la critique que dans certaines conditions, strictement codifiées.

Parallèlement, les Occidentaux commencèrent à établir des usines de presse, introduisant ainsi des méthodes d’impressions de masse moins chères et plus efficaces que l’imprimerie sur bois utilisée jusque-là pour les estampes. De nouvelles technologies comme les plaques de cuivre, la gravure à l’eau-forte, la lithographie, les fontes en métal et finalement la photo-impression aidèrent alors à transformer une production encore plutôt artisanale en une véritable industrie de presse de masse. S’appropriant rapidement ces savoirs-faire techniques et artistiques, les Japonais commencèrent à réaliser leurs propres magazines satiriques, dont le premier titre fut Marumaru Chimbun, fondé en 1877 par Nomura Fumio (F. Schodt, 1986: 41).

Tagosaku to Mokubē no Tōkyō-Kenbutsu,  un comic strip de Rakuten Kitazawa, paru dans Jiji Manga en 1902.

Tagosaku to Mokubē no Tōkyō-Kenbutsu, un comic strip de Rakuten Kitazawa, paru dans Jiji Manga en 1902.

Vers la fin du 19ème siècle, toujours en phase avec les dernières avancées techniques et artistiques, les journaux japonais se tournèrent alors vers les expériences réalisées par le New York World. Celui-ci donna une nouvelle dimension aux comics strips en leur consacrant un supplément à part, le Sunday Color, qui comme son titre l’indique, paraissait chaque dimanche sur du papier coloré. En 1902, un des principaux éditeurs japonais du moment lança le Jiji Manga sur le même modèle, dans lequel un pionnier du manga au 20ème siècle, le dessinateur et illustrateur Rakuten Kitazawa, exerça pendant de longues années (F. Schodt, 1986: 42-43). Le succès rencontré incita les journaux à engager de plus en plus de dessinateurs japonais capables de s’approprier les techniques artistiques et narratives des Occidentaux et de les adapter aux goûts des lecteurs japonais. Une longue tradition de productions graphiques d’une grande richesse culturelle leur permettait ainsi de sélectionner ce qu’ils voulaient garder des influences extérieures et de les réinterpréter pour leur propres besoins (F. Schodt, 1986: 45).  Progressivement, le manga prit un nouveau statut, celui de média de masse et de culture populaire quasi-omniprésente dans les références sociales des Japonais.

Bibliographie de cette partie:

Bastide, Julien, Anthony Prezman, Nathalie Bougon, et Matthieu Pinon. 2006. Guide des mangas : Les 100 séries indispensables. Paris: Bordas Editions.
Kozyreff, Chantal. 2011. « Manga ». Encyclopaedia Universalis.
Schodt, Frederik L. 1986. Manga! Manga!: The World of Japanese Comics. Kodansha USA.
Schodt, Frederik L. 1996. Dreamland Japan: Writings on Modern Manga. 1st ed. Stone Bridge Press.

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