Sur un fil de la toile #10-26 | On en parle et On s’en lave les mains

Scène de lavement au XVIIIe siècle. Museu Nacional do Azulejo, Lisbonne (Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Lavement#mediaviewer/Fichier:Clyst%C3%A8re_Museu_Nacional_do_Azulejo.JPG.). CC BY-SA 3.0

Scène de lavement au XVIIIe siècle. Museu Nacional do Azulejo, Lisbonne (Source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Lavement#mediaviewer/Fichier:Clyst%C3%A8re_Museu_Nacional_do_Azulejo.JPG.). CC BY-SA 3.0

Après les dangers du WIFI sur la pousse du cresson (et par extension logique, sur la santé humaine, hein!) et la lithothérapie, la drammathérapie, l’aromathérapie, voilà qu’avant-hier matin, On en parle, toujours à l’instigation de Lydia Gabor, a décidé de faire spontanément de la publicité gratuite et spontanée pour une énième pseudo-médecine, à savoir….les cures de détoxification! Pour faire bonne mesure, les journalistes se sont quand même adressés à deux médecins. Problèmes: Ceux-ci ne servent que d’alibis symboliques. En effet, leurs considérations sont rapidement balayées, les journalistes se satisfaisant des réponses de Nathalie Sauthier, nutritionniste à l’Institut Kousmine, dont la plupart ne tiennent pourtant pas la route, ni d’un point de vue factuel, ni d’un point de vue logique! En gros, il n’y a aucune preuve scientifique de l’efficacité ou même de l’utilité de ce genre de cure, elle peut même être dangereuse pour la santé, mais parce qu’une invitée-témoin a affirmé que cela lui faisait du bien, on en déduit qu’il vaut quand même la peine d’essayer et, surtout, d’en parler. Et d’en parler favorablement, tout en laissant aux auditeurs le soin de faire eux-mêmes le tri parmi toutes les informations balancées en vrac, sans hiérarchisation, ni distinction de fiabilité et de vraisemblance, et de prendre leurs responsabilités. On en parle, mais VOUS en faites l’expérience à VOS risques et périls, et «On s’en lave les mains». Tant pis si les seuls à en retirer de vrais bénéfices sont les prestataires de services qui recommandent ces cures, lesquels sont rarement des œuvres de charité!

Edit du 23.05.2014: On en parle a relayé ma réaction à leur émission du 19.05.2014, apparemment, parce qu’une autre auditrice l’avait aussi commentée dans un sens similaire. Je ne suis cependant qu’à moitié satisfaite, dans la mesure où c’est plus le constat sur la détoxification (patamédecine) qui a été relevé, que la problématique qui me préoccupe vraiment ici, à savoir la difficulté des journalistes généralistes à aider le public à faire la distinction entre science et d’autres formes de connaissance, telle que la spiritualité, l’ésotérisme, etc., notamment lorsqu’elles essaient de se faire passer pour de la science ou pour une certaine science.

Détoxiquoi?

La détoxification consiste, selon ce qu’en a compris Lydia Gabor, à consommer seulement certains aliments qui favorisent le drainage, qui favorisent le nettoyage du côlon, enfin des intestins, pour que justement le surplus de toxines soit éliminé et qu’ensuite, on puisse mieux digérer et mieux profiter. En cela, elle a parfaitement compris de quoi il s’agit. Comme le relate le site Charlatan.info, très critique à l’égard de ce qu’il considère comme une patamédecine:

Celle-ci [la détox] repose sur la notion selon laquelle nous prenons et absorbons énormément de substances toxiques par la nourriture, la boisson et l’air que nous respirons, à tel point que nos corps en deviennent eux-mêmes toxiques, la seule solution pour aller vers une santé parfaite, étant de bannir ces poisons.

En d’autres termes, une bonne partie de nos maladies seraient dûes à cette accumulation de toxines dans notre intestin. Nathalie Sauthier, nutritionniste à l’institut Kousmine, interviewée au cours de cette émission, parle même carrément d’intoxication cérébrale, lorsque ces toxines arriveraient à passer la barrière emato-encéphalite, soit les tissus séparant les cellules nerveuses des vaisseaux sanguin qui irriguent le cerveau, et servant de filtres entre les deux! A ce moment-là (4:37), elle assène une énormité que ni Philippe Girard, ni, naturellement, Lydia Gabor ne semblent remarquer: Elle nous apprend qu’une médecin du nom de Natasha Campbell aurait testé la détoxication sur son propre fils autiste et aurait constaté que son cerveau allait alors mieux, laissant entendre que son autisme aurait été provoqué par une pollution de l’intestin!

Or, cette hypothèse est simplement fantaisiste et va à l’encontre de tout ce que l’on sait aujourd’hui sur les troubles du spectre autistique! Pas besoin d’être docteur en neuroscience ou en psychiatrie pour savoir que l’autisme n’est en rien causé par une mauvaise hygiène alimentaire de celui qui en souffre. Il suffit de se renseigner! Pas besoin non plus d’aller très loin, Wikipédia offre un bon point de départ! Si la nourriture consommée par la mère enceinte peut jouer un rôle dans le développement de cette pathologie, la génétique en reste de très loin la principale cause. En réalité, en cherchant un peu, on se rend compte que cette Dr. Campbell n’a jamais publié d’articles au sujet de ses expériences sur son propre enfant dans une revue scientifique reconnue et à comité de lecture, lesquelles expériences, si elles sont avérées, pourraient aussi poser quelques graves problèmes déontologiques.

Le Malade Imaginaire - Toinette et Argan (Source: Wikimédia - http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Malade_imaginaire#mediaviewer/Fichier:LeMaladeImaginaire.jpg)

Le Malade Imaginaire – Toinette et Argan (Source: Wikimédia – http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Malade_imaginaire#mediaviewer/Fichier:LeMaladeImaginaire.jpg)

Nathalie Sauthier en rajoute alors une grosse couche, affirmant que la détoxification est aussi utilisée pour soigner des enfants hyper-actifs ou dyslexiques, comme si ces affections cognitives avaient quoi que ce soit à voir avec le côlon ou même une quelconque intoxication! Plus tard (14:20), elle évoquera même des affections graves comme les rhumatismes ou l’arthrite, que la détoxification pourrait contribuer à guérir. On se croirait dans Le malade imaginaire de Molière:

TOINETTE.— Ce sont tous des ignorants : c’est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN.— Du poumon ?

TOINETTE.— Oui. Que sentez-vous ?

ARGAN.— Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE.— Justement, le poumon.

ARGAN.— Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.

TOINETTE.— Le poumon.

ARGAN.— J’ai quelquefois des maux de cœur.

TOINETTE.— Le poumon.

TOINETTE.— Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?

Remplacez poumon par côlon, et vous aurez pratiquement le même résultat!

Mais, la nutritionniste ne s’arrête pas en si bon chemin. Après avoir vanté les mérites de cette thérapie capable guérir une grande variété de maladies et de vous remettre d’aplomb au printemps après un long et lourd hiver, voilà qu’elle annonce qu’il ne faut pas seulement se détoxifier ponctuellement, mais aussi qu’il faut constamment contrôler l’état de ses intestins! En effet, la puanteur de nos “vents” et de nos “sels” seraient due à de la putréfaction dans notre côlon! En d’autres termes, si vous voulez que vos émanations corporelles sentent la rose, vous devrez vous astreindre à ce genre de discipline toute votre vie! En cela, elle relaie parfaitement le message de l’Institut Kousmine qui prétend que l’on peut prévenir nombre de maladies en suivant un régime alimentaire qui évitera l’encrassement des intestins:

Conscience et responsabilité doivent devenir les deux mots d’ordre de notre époque en ce qui concerne notre santé. Cette responsabilité d’abord individuelle par une alimentation saine, une vie saine, la prise de vitamines et d’oligo-éléments aux changements de saisons pour faire contre-poids aux pressions de la vie moderne (stress, pollutions diverses, alimentation non biologique…) deviendra familiale. Enseigner une alimentation saine à ses enfants, qui préservera leur santé dans le présent et l’avenir, c’est mettre de la conscience dans son sentiment. Enfin seulement cette responsabilité pourra être sociale, collective, permettant de corriger certains agresseurs de notre immunité : polluants, herbicides, colorants, conservateurs, toxiques divers.

Tout un programme, à suivre si possible à l’aide des produits commercialisés par l’institut à des prix conséquents! Alors, outre que ces odeurs ne sont pas dues à une quelconque intoxication, mais bien à la composition normale, mais généralement pas très ragoûtante, des déchets corporels résultant de la digestion, il se trouve qu’il existe déjà un mécanisme de détoxination, et il est exécuté par nos reins!

A partir de 10:00, les journalistes font enfin intervenir les entretiens enregistrés des médecins. Je dis enfin, parce qu’à ce moment-là, on peut imaginer que Molière a dû devenir une toupie folle à force de se retourner dans sa tombe! Lydia Gabor les introduit sur un ton presque dramatique, parce que, voyez-vous, les deux scientifiques remettent en cause la notion-même de toxines.

Vers 11:00: (Jean-Philippe Zermati, docteur-nutritionniste en France, spécialiste des comportements alimentaires.)

On part du postulat qu’on aurait des corps intoxiqués et que faire des cures de fruits, des cures de légumes, le désintoxiquerait, donc à la sortie, l’idée, c’est qu’on ressort plus purifié, sans qu’on ait besoin de préciser de quoi on s’est purifié. Le foi est désengorgé, mais on ne sait pas de quoi, les reins désengorgés, mais on ne sait pas de quoi! Je vous rappelle que les reins sont les filtres de l’organisme, donc c’est leur travail de désintoxiquer l’organisme. Donc, on sait pas du tout de quoi on va les désintoxiquer. Mais, finalement, c’est pas tellement important.

Vers 12:00: (Roger Darioli, médecin, vice-président de la société suisse de nutrition)

Quand on regarde, du point de vue scientifique, ces toxines, on ne les a pas du tout identifiées. D’autre part, quand on regarde quels sont les moyens pour pouvoir les éliminer, rien ne prouve que ces éléments-là, comme boire du jus de citron, permettraient d’éliminer ces toxines. Si tel était le cas, on pourrait les quantifier. Et puis, le troisième point, c’est de dire, est-ce que les toxines dont on parle, est-ce qu’elles ont vraiment les effets qu’on croit. Mais, lorsqu’on parle de toxine, rien n’est expliqué, en quoi on ferait le lien de cause à effets. Par quel mécanisme ces toxines engendreraient de la fatigue? Et puis, l’autre élément qui est important, ça veut dire à partir de quelle dose de toxines on aurait un effet négatif et à partir de quelle dose de toxine, combien faudrait-il en enlever pour ressentir un effet? Ça c’est quelque-chose qui, jusqu’à ce jour, n’a jamais été quantifié.

Quand le journaliste demande alors à Nathalie Sauthier de réagir à ces propos et notamment d’expliquer comment il est possible de quantifier ce surplus de toxines, elle annonce, sans provoquer le moindre haussement de sourcils chez ses interlocuteurs, qu’une telle méthode n’existe pas et que ce diagnostique dépend de l’anamnèse. L’examen médical qu’elle décrit n’aurait pas été renié par les médecins de Molière: vérification de l’état de la peau, du système digestif….Ainsi, en consultation, avant de demander aux gens ce qu’ils mangent, elle leur demande toujours comment ils digèrent. Et naturellement, il est très rare que les gens aient un système digestif qui fonctionne correctement: il y a soit des constipations, soit des douleurs,… y a tout le temps un problème! Mais, à moins de devenir chronique, une constipation ou une douleur au ventre ne signale en rien une maladie quelconque ou un vrai problème de santé. Il peut s’agir d’un blocage passager qui ne nécessite pas forcément de consultations ou même de thérapie. Ensuite, utilisant le fameux sophisme post hoc ergo propter hoc, qui voudrait que si une chose en suit une autre, cette dernière doit en être alors la cause directe, elle estime que l’effet de la détoxification est mesurable lorsque les gens lui annoncent se sentir mieux après avoir accompli une cure. Cependant, rien ne prouve que ce soit bien la thérapie et pas un simple effet placebo qui joue dans ces cas. Mais, comme il semblerait qu’elle n’ait aucune étude systématique ni de statistiques de suivi de ses patients sur lesquelles s’appuyer, elle en est réduite à parler de “cas” et de témoignages. Or, ces “témoins” peuvent très bien se tromper sur la cause réelle de l’amélioration de leur état général, en établissant une relation de cause à effet erronée entre le traitement et leur bien-être retrouvé!

Quand Lydia Gabor lui demande, en l’implorant presque, de répondre aux deux médecins qui estiment que les reins jouent déjà le rôle de détoxifiant, elle enfonce encore le clou en affirmant qu’ils arrivent certes à éliminer les toxines sans aide extérieure, mais pas quand il y en a trop. Ce qui paraît si logique de prime abord que les deux journalistes ne poussent pas plus loin. Et oui, les reins ne peuvent certainement pas tout, surtout dans nos sociétés de surconsommation, où ils doivent être constamment sur-sollicités. Dans un tel contexte, l’explication de Nathalie Sauthier paraît tomber sous le coup du bon sens. Pourtant, il suffit de suivre un petit peu (c’est-à-dire, de rester concentré) pour voir rapidement la faille dans le raisonnement. Si les reins de nos contemporains étaient pareillement engorgés du fait d’une mauvaise alimentation, alors, nous devrions avoir une pandémie généralisées au niveau mondial de maladies en tous genres, dont des insuffisances et des coliques rénales. Or, si celles-ci constituent bien un problème de santé publique, elles n’affectent qu’entre 7% et 20% de la population (en fonction de l’âge), et leur cause n’a rien à voir avec un surplus de toxines dans le côlon, mais bien plutôt avec l’hypertension artérielle et le diabètes, ainsi qu’avec l’âge. En effet, à partir de 60 ans, les reins perdent progressivement de leur capacité de fonctionnement.

Intox pseudo-scientifique

Sans se décourager, notre enquêtrice en chef continue son investigation auprès des deux médecins, en leur demandant ce qu’ils ont à répondre au sujet des témoignages de patients se sentant satisfaits et contents de ce genre de thérapie. La réponse de Jean-Philippe Zermati tombe comme un couperet (vers 17:00):

Ça c’est ce qu’on appelle typiquement l’effet placebo! Le fait de faire quelque-chose dont vous pensez que ça va vous faire du bien, vous allez ressentir du mieux. Alors, maintenant, pour démontrer qu’il y aurait un effet positif qui serait lié à ces cures de détoxication, eh bien, il s’agit de savoir qu’est-ce que nous ont montré les études. Quand vous allez faire une comparaison, vous allez donner à quelqu’un la cure de détoxication, que ce soit par exemple, la consommation d’extraits de plantes,[…]et que vous allez au fond, dans un même breuvage, mettre le même contenu liquidien, mais sans substance active, vous allez comparer les deux groupes et voir lesquels ont ressenti un effet bénéfique. Et vous allez vous rendre compte que pour un certain nombre de personnes, et bien, elles vont ressentir le même effet bénéfique, même si elles ont bu le jus de «perlimpinpin». Et ça, typiquement, pour démontrer l’efficacité, il faut que l’effet obtenu soit supérieur à celui de l’effet placebo.

Lydia Gabor se tourne alors vers le Professeur Darioli en lui demandant si tout cela n’est effectivement que psychologique. Celui-ci confirme (vers 18:30) qu’il ne pense pas non plus que ça ait d’effets durables sur la santé. Il ajoute aussi que:

Ce n’est pas une mode d’aujourd’hui, c’est une mode de toujours! Y a toujours eu ces pratiques, y en a toujours eues. Aujourd’hui, on en parle, beaucoup, peut-être parce que ça a été très bien relooké et que c’est très bien vendu, en ce moment, mais je pense que ça touche une corde un peu sensible, plus spirituelle, et qui, comme je vous le disais, touche à la pureté, à la purification du corps. Et pas seulement du corps! A la purification des âmes aussi!

Et, en effet, on peut dire que c’est très bien relooké et vendu! Comme il le remarque, ça colle parfaitement avec certains courants de pensée anti-moderniste qui voient dans les technologies humaines et les modifications qu’il apporte à son environnement une malédiction qui finit par le détruire aussi.

Quand Philippe Girard demande quand même quelques comptes à Nathalie Sauthier sur l’effet éventuellement purement psychologique de ce type de thérapie, elle lui fait une réponse pas piquée des nèfles qui aurait dû déclencher une hilarité générale ou du moins une perplexité collective et donc une avalanche de questions (vers 19:00):

Non! Bien sûr que ça aura aussi un effet, on l’a dit avant, sur le cerveau, je dirais au niveau physique, physiologique, mais aussi, je recommande souvent aux patients à qui je propose une cure de détoxination de prendre un peu de temps, de commencer sur un week-end, d’aller s’oxygéner, de lire, de prendre soin un petit peu de leurs corps et de leur âme aussi, pour avoir l’effet bénéfique, surtout que, effectivement, les premiers jours, on ressent ces effets de maux de tête, de nausée, donc si on doit travailler, on n’est pas forcément très efficace. Voilà, profitons de se faire du bien au corps et à l’esprit!

Tout d’abord, elle mélange effet thérapeutique, résultant de l’ingestion d’une substance active, en se référant implicitement à cette histoire du Dr. Campbell qui aurait guéri son fils de l’autisme grâce à des cures de détoxification, et effet placebo, soit un ressenti amélioré du fait de l’impact d’une prise en charge sur le stress du patient! Ensuite, elle admet sans trop cligner des yeux que ce genre de traitement ne peut vraiment fonctionner que si les gens sont déjà en condition, c’est-à-dire, dans une optique de détente, de soin de soi, de vacances, quoi!

On atteint donc des sommets de ridicule, mais, tout cela passe allègrement au-dessus du ciboulot des deux journalistes. Philippe Girard a juste le temps de remarquer qu’elle semble proposer plutôt des cures de bien-être que des cures de détox, ce qui les fait bien glousser, avant de poursuivre sans autre par la question concernant la manière de distinguer entre les “vraies” cures ou juste de la mode! Et oui! On dirait qu’il n’a retenu des propos du Dr. Darioli que le mot mode! Pas folle la guêpe, Nathalie Sauthier recommande évidemment de ne pas se lancer seul dans ce genre de thérapie, mais de consulter une conseillère en nutrition ou une naturopathe! Naturellement, l’évocation de la naturopathie ne provoque pas la moindre réaction!

Entre fausse objectivité et démission journalistique aux opinions publiques

Enfin, Lydia Gabor accorde une dernière fois la parole aux deux médecins en leur demandant pourquoi, s’il n’existe aucune efficacité démontrée pour ces cures de détox, les gens s’entêteraient à s’imposer toutes ces rigueurs et est-ce qu’il y a des risques. Mais, on sent à ce stade que les réponses des scientifiques entreront dans une oreille pour ressortir aussitôt par l’autre, sans laisser beaucoup de trace de leur passage. Le nutritionniste français relève particulièrement qu’il y a là peut-être quelque-chose de propre au judéo-christianisme, qui veut que pour atteindre le bonheur et la pureté, il faut souffrir. Il estime donc que c’est un traitement lourd et qui peut mettre la santé de certaines personnes en danger en provoquant des carences. Le site “What’s the harm?” (Où est le mal?) qui recense les cas déboires graves des médecines dites alternatives (ou SCAM – So-Called Alternative Medicines), propose une liste d’au moins 12 personnes ayant encouru de graves dangers pour leur intégrité corporelle ou même leur vie, du fait de cures de détoxification. Or, que retient Philippe Girard des propos du scientifique? Qu’il ne faut pas faire des cures de n’importe quoi, n’importe comment, et que pour faire une bonne cure de détox, il faut se faire accompagner, alors que cela fait plusieurs minutes que les deux médecins répètent que ces cures n’ont aucune utilité, et donc évidemment aucune efficacité! A se demander s’il écoute même ce que lui disent ses interlocuteurs!

Philippe Girard termine alors sur cette note pleine d’espoir (faut bien vivre!):

Je rappelle que Nathalie Sauthier est nutritioniste à l’Institut Kousmine, et je crois qu’avec toutes ses infos et ces avis, et bien, à vous, chers auditeurs, de vous faire votre avis, de prendre vos responsabilités si vous choisissez de suivre ou pas une cure de détox! Merci Lydia! Vous vous seriez partante avec tout ce que vous avez entendu?

Ce à quoi, elle répond, toute enthousiaste, Oui, moi, je suis partante, déjà pour l’expérience, pour voir ce que ça me fait!

En gros, elle aussi n’a pratiquement rien retenu de ce qu’ont dit les médecins, ni même remarqué que les propos de la nutritionniste de l’Institut Kousmine ne tenaient simplement pas la route!

Ce qui est particulièrement choquant dans cette clôture de l’émission, c’est cette manière de laisser entendre que toutes les infos et tous les avis exprimés durant cette demi-heure se valent et qu’il a suffit d’accorder à peu près le même temps de paroles aux uns et aux autres pour présenter une vision équilibrée de la problématique. Ainsi, le public n’aurait plus qu’à faire le tri dans tout cela! Or, si je ne me trompe, la vérification, la hiérarchisation et la catégorisation des informations font partie du travail journalistique de base. Surtout si la santé des gens peut être en jeu! Pourtant, il apparaît clairement que les deux journalistes de l’émission refusent de le faire. Peut-être par peur de braquer une partie du public. Après tout, les médecines dites “alternatives”, “complémentaires”, “douces”, “naturelles” et je ne sais quoi, rencontrent un succès non-négligeable et il se pourrait donc qu’ils considèrent que la langue de bois permet d’entretenir une illusion d’objectivité.

De plus, en plaçant sur un pied d’égalité une approche scientifique rigoureuse et une méthode basée sur les perceptions subjectives et les convictions de chacun, ils entretiennent cette idée que toute perception de la réalité ne relève finalement que de croyances personnelles. Et comme toutes les croyances se valent, finalement, ce n’est plus qu’une question de choix et de responsabilité individuelle, chacun étant libre de faire son marché comme il le veut. Pourtant, je croyais que l’émission On en parle était censée aider les citoyens à s’y retrouver dans l’immense super-marché que sont nos sociétés contemporaines en leur proposant une information sérieuse, basée sur des faits avérés et vérifiables!

Du coup, on se retrouve donc bien, une fois de plus, face à une publicité spontanée et gratuite de la part du service public, pour des traitements à la fois inutiles et potentiellement dangereux.

En Conclusion….

Comme je l’ai signalé tout au début, ce n’est pas la première fois que cette émission prend sur elle de faire de la propagande pour des pseudo-thérapies, avec, toujours ce sous-entendu que rien de particulièrement mauvais ne peut vraiment arriver aux personnes qui tentent ces expériences, puisque après tout, il s’agit de “médecines douces” ou “naturelles”. Comme si tout ce qui venait de la nature était forcément bon pour l’homme et que ces médecines étaient toujours douces! Après le On en parle sur la thérapie Imago (pour laquelle il n’existe aucun travail scientifique permettant de démontrer une quelconque efficacité), j’ai eu un dialogue assez laborieux par Twitter avec Philippe Girard, au cours de laquelle je lui ai reproché d’avoir déroulé un tapis rouge à des discours pseudo-scientifiques, sans le moindre recul critique, ni même de contre-point de vue de la part d’un expert issu de la communauté scientifique. En effet, au cours de cette émission, il n’avait donné la parole qu’aux partisans de ce type de thérapie. Sa réponse a été la suivante:

 

Comme si j’avais jamais sous-entendu une chose pareille! Mais, lorsque l’on anime une émission qui prétend aider le citoyen à se guider dans les méandres de la vie moderne et de sa complexité, on est supposé présenter des informations fondées sur des faits avérés et vérifiables. Laisser des invités affirmer qu’il est possible de guérir de maladies graves grâce à l’aura magnétique des pierres précieuses (émission sur la lithothérapie), ou que l’autisme serait causé par de la matière en putréfaction dans le côlon, sans leur opposer la moindre contradiction, n’est pas admissible. Présenter objectivement un sujet ne signifie pas étaler toutes les infos disponibles sur Internet sans distinguer entre les données fiables et les hypothèses farfelues, voire dangereuses, puis se défausser sur les auditeurs de la responsabilité de trier entre le bon grain et l’ivraie, sous prétexte de «ne pas juger». Il ne s’agit pas de s’acharner sur les adeptes de ces médecines alternatives, mais comme le dit l’adage, toute affirmation extraordinaire requiert des preuves extraordinaires. Quand des invités prétendent que leurs thérapies peuvent guérir de maladies ou augmenter le bien-être des gens, dans ce genre d’émission, nous sommes en droit d’attendre d’eux qu’ils prouvent leurs allégations et que les journalistes ne se satisfassent pas de simples déclarations, sans rien demander de plus.

Or, c’est bien ce qui se passe régulièrement à On en parle quand l’émission s’intéresse au domaine de la santé. Dans le cas de celle sur la détoxification, c’est particulièrement criant, puisqu’il apparaît que les deux journalistes n’ont pratiquement rien retenu des propos des deux scientifiques interviewés à part. Ils les ont entendus, mais pas écoutés. Sinon, ils n’auraient jamais pu conclure que ce genre de cure vaut malgré tout la peine d’être essayée, alors que les deux experts leur ont expliqué assez clairement que personne, pas même ceux qui prescrivent ce genre de cure, n’a été capable à ce jour d’expliquer comment ces toxines opèrent, ni de relier directement des pathologies à leur action. En d’autres termes, on n’a jamais pu vérifier cette hypothèse de la putréfaction intestinale et de son effet sur le reste de l’organisme. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé! Mais, les deux journalistes n’en ont cure. L’idée leur plaît et ils savent que de nombreux auditeurs sont attirés par ce genre de cure, alors, ils font comme si ce que les deux scientifiques n’avaient rien dit ou que ce qu’ils avaient dit n’avait aucune portée. Et Nathalie Sauthier, représentant l’Institut Kousmine, trop heureuse de s’en tirer à si bon compte, en profite pour aligner des sornettes au point d’en faire un joli collier de perles pseudoscientifiques, que les deux journalistes semblent fiers d’arborer!