Simplement correct #1-1 | Dissonance cognitive et illusions auditives

Pecher_BocalDécidément, les champions auto-proclamés du politiquement incorrect (mais, alors, littéralement incorrect, c’est-à-dire, inexact, voire faux) et leur propension à ignorer toute dissonance cognitive pour ne pas devoir se remettre en question ne cesseront jamais de m’étonner. A croire qu’ils en font un mode de fonctionnement intellectuel. Uli Windisch, responsable du blog néoconservateur romand Les Observateurs.ch, en offre à nouveau une illustration particulièrement criante. En effet, tout à sa dénonciation de ces sales gauchos de journaliste, surtout à la RTS (oui, cette même institution maudite qui l’a pourtant invité à s’exprimer au moins une cinquantaine de fois ces 10 dernières années et lui a offert une promotion gratuite de son blog le 1er février 2012 lors du 19:30 avec Darius Rochebin, une des émissions les plus regardées en Suisse romande!), il lui arrive fréquemment de sur-interpréter ce qu’il lit ou entend, quand il n’a pas carrément des illusions auditives. A sa décharge, quand ces dernières lui arrivent, c’est très tôt le matin. Je suppose qu’il n’écoute donc ces émissions que d’une oreille à moitié endormie. C’est ainsi que dans un énième billet de prise de défense d’un élu UDC (apparemment, ils sont très fragiles), il fait un certain nombre d’allégations au sujet du dispositif et du contenu de l’émission Intercités de la RTS du jeudi 13 mars 2014 qui semblent démontrer qu’il n’était pas très réveillé à ce matin-là. En effet, s’indignant de ce que l’on puisse débattre de la proposition de Lucas Fatton (UDC, NE) demandant de rendre l’enseignement de l’hymne neuchâteloise et suisse obligatoire dans les écoles du canton, il fait une description de l’émission  qui n’a malheureusement plus grand-chose à voir avec la réalité.

D’une légère incompréhension du dispositif médiatique…

Primo, il la présente comme s’il s’était agi d’un débat en direct et en studio entre le jeune élu UDC à l’origine de cette proposition et d’autres invités issus de la classe politique neuchâteloise et du monde académique.

Le jeudi 13 mars au matin “notre radio”, Simon Matthey-Doret en l’occurrence, invite un jeune élu UDC neuchâtelois, Lucas Fatton, à présenter sa proposition déposée au Grand Conseil d’enseigner l’hymne national dès l’école primaire. Il pense que cet apprentissage permettrait de contribuer à créer un sentiment d’appartenance, plus particulièrement encore pour ceux qui viennent d’ailleurs. Il a droit à une petite phrase pour rappeler sa proposition avant l’intervention de pas moins de trois personnes invitées à venir donner leur avis.

Or, si on écoute avec un minimum d’attention, on se rend compte qu’il n’y a qu’une seule invitée et c’est Ellen Hertz, une ethnologue qui enseigne à l’Université de Neuchâtel. Les autres ont été interviewés hors du studio, probablement la veille, et ce qui a été présenté dans le Journal du matin n’était qu’un montage de ces interventions.  De fait, s’il est vrai que Lucas Fatton a droit à à peine une minute de paroles, c’est aussi le cas des autres personnes interrogées sur leur réactions à sa proposition. Seule l’invitée peut effectivement s’exprimer pendant plusieurs minutes, ce qui est cohérent avec le format et le dispositif de l’émission. Son véritable objet n’était pas, contrairement à ce que prétend M. Windisch, d’exécuter symboliquement et publiquement le jeune élu UDC, contre lequel aucune attaque ad personam n’a été faite au cours de ces 8 minutes, mais bien de discuter du bien-fondé de l’apprentissage à l’école de l’hymne cantonale et nationale.

….Aux problèmes d’écoute

Deuxio, l’ancien sociologue genevois fait plusieurs allégations à propos du Professeur Hertz qui ne tiennent pas la route. Son premier défaut? Avoir touché aux questions de genre! Dans la perspective de M. Windisch, cela suffit déjà à la disqualifier d’emblée comme l’indique ce commentaire narquois plein de morgue:

Elle a d’ailleurs plusieurs spécialités à son actif; elle est même venue depuis l’Université de Neuchâtel jusqu’à celle de Genève pour enseigner, devinez quoi?, rien moins que la théorie du genre.

Or, outre qu’il faudrait qu’il s’enfonce dans le crâne que la théorie du genre n’existe pas, elle n’a jamais été enseignante à l’Université de Genève. Au mieux, elle est intervenue comme “co-requérante” sur un projet de recherche national sur la médecine chinoise mené dans le cadre des études de genre (soit, une discipline regroupant nombre de théorieS de genre). Elle était aussi impliquée, au nom de l’Université de Neuchâtel, dans un programme doctoral CUSO en études genre, avec des professeurs de plusieurs universités, dont celle de Genève. En d’autres termes, elle a simplement collaboré avec des universitaires genevois sur divers projets en lien avec la recherche académique. Mais bon, on a déjà vu que les nuances et la précision ne sont pas ses principales préoccupations de donneur de leçons aux journalistes!

Ensuite, la manière dont il rapporte plus bas les propos de l’ethnologue donne l’impression qu’il n’a écouté que d’une oreille ou qu’il a de nouveau été victime d’illusions auditives. En effet, il nous explique qu’elle aurait affirmé que chanter l’hymne national ne contribue pas à l’intégration; il faudrait enseigner “le contexte”, sinon, attention, danger, cela risquerait même  de stigmatiser les étrangers ! Je n’aurais même pas pu l’imaginer, mais puisqu’elle le dit.  Et bien non, elle ne le dit pas. Elle ne voit même aucun problème à ce que les élèves doivent apprendre les hymnes nationale et cantonale. Après tout, comme elle le dit, l’école oblige à pleins de choses et, le plus souvent, sans que cela ne provoque le moindre remous. Elle n’est pas non plus contre l’idée d’enseigner ces hymnes aux enfants sans les replacer dans leur contexte de création et n’affirme pas que cela risquerait de stigmatiser les étrangers, mais elle pense qu’une telle approche intéresserait plus les enseignants réfractaires à cette proposition UDC. En fait, pour elle, ce serait dans le cas où cette mesure se concentrerait uniquement sur les élèves étrangers qu’elle craindrait alors un risque de discrimination. Ce raisonnement relève du simple bon sens, mais quand le bon sens provoque une dissonance cognitive chez M. Windisch, il semble simplement préférer l’ignorer ou entendre autre chose de plus conforme à ses a priori sur ceux qu’il considère comme ses adversaires idéologiques.

Enfin, pour enfoncer le clou, il annonce que s’il a bien compris, cette ethnologue fera même parti du jury qui choisira le nouvel hymne national suisse. Il faut espérer qu’elle sera bien accompagnée, si c’est vraiment le cas. Là, on se gratte franchement la tête et on se demande bien ce qui lui a fait “comprendre” cela. En effet, le journaliste parle du Conseil fédéral qui devra se prononcer à ce sujet d’ici à 2016 et l’ethnologue affirme clairement que le choix final reviendra naturellement au peuple. Nulle part il n’est fait référence à une participation de sa part à un quelconque jury. De plus, pour quelqu’un de si préoccupé par les questions de patriotisme, il est étonnant qu’il semble ignorer que l’idée de rafraîchir un peu l’hymne national suisse a été lancée par la Société suisse d’utilité publique et que c’est elle qui a constitué le jury, au sein duquel on ne trouve nulle part le nom d’Ellen Hertz! Par contre, on découvre la présence d’un certain Oskar Freysinger, que le rédac’ chef des Observateurs semble beaucoup apprécier. Il peut donc dormir sur ses deux oreilles, les moutons blancs sont bien gardés et les moutons noirs n’ont qu’à bien se tenir!

Qui sera le premier nominé aux futurs Bobards d’Or?

Le chantre de l’anticonformisme médiatique termine son billet sur une note pleine d’optimisme printanier pour ses lecteurs, apparemment désespérés de la pensée unique made in radio romande:

En bref, si vous voulez un exemple du traitement très spécial, made radio romande, réservé à un jeune UDC plein de bonnes intentions, réécoutez ce grand moment de radio, ici, qui mériterait bien un prix. Mais nous n’avons pas encore eu le temps de mettre sur pied la cérémonie promise des Bobards d’Or des médias suisses romands. Chose promise, chose due.

Alors, permettez-moi de me lancer à l’eau et de proposer un nom: Uli Windisch, dans la catégorie “illusions cognitives”! En effet, entre ses lectures très personnelles de l’histoire et de l’actualité et sa propension à rapporter des choses qui n’ont jamais été dites, je pense qu’il mérite amplement son Bobard d’Or 2014 (24 carats)!  Maintenant, l’acceptera-t-il en tout bien tout honneur? Suspense…..

Quelques considérations sur les commentaires publiés sous le billet

Les commentaires sont intéressants à plus d’un titre, mais surtout en ce qu’il montre une sorte de connivence avec l’auteur du billet au point de lui faire une confiance aveugle et de ne voir aucune raison de vérifier ses propos. Aucun ne semble donc étonné par le fait que M. Windisch ne soit pas vraiment au courant de la procédure mise en place pour choisir la nouvelle hymne nationale suisse. Mieux, tout comme lui, ils semblent avoir la mémoire particulièrement courte. Ainsi, tout à leur dénigrement du service public romand, aucun ne se souvient que l’auteur du billet en question a été invité au 19:30 de Darius Rochebin le 2 février 2012 pour présenter sa nouvelle plateforme médiatique (qui se réduit en fait à un blog collectif d’opinions). Pas plus qu’ils ne se demandent si ces horribles médias “en chevauchée fantastique au pays de la pensée unique, da” (Posté par Ueli Davel le 16 mars 2014 à 19h34) et cette “Saleté de RTSR, nid de gauchistes pourris et malhonnêtes” (Posté par P. M. Vergères le 16 mars 2014 à 22h11) n’étaient pas pour quelque-chose dans la visibilité publique de M. Windisch??  Ainsi, en dix ans, j’estime le nombre de ses interventions à pas moins d’une cinquantaine sur l’audiovisuel public.  On me dira que ça fait à peine 5 par année, mais c’est sans compter sa présence significative dans la presse écrite romande, qui se compte en dizaines d’occurrences pour les plus gros titres, comme l’Hebdo, Le Temps, la Tribune de Genève, 24Heures, Le Matin, etc, sans mentionner naturellement, ses éditos réguliers dans le Nouvelliste. En tout, ce sont probablement au minimum 250-300 apparitions médiatiques qu’il a son actif jusqu’en 2012, soit une moyenne de 25-30 par année, c’est-à-dire, près d’une fois toutes les deux semaines!!

En gros, pour un professeur d’université, il est apparu dans les médias de manière bien plus fréquente que nombre d’autres personnes dont la profession ou les obligations publiques les rendent pourtant beaucoup plus dépendantes d’une telle visibilité médiatique! Je pense notamment aux élus dans les parlements cantonaux ou au niveau national, aux militants politiques, aux artistes et autres acteurs de la scène culturel. Et il a certainement été bien plus médiatisé que nombre d’autres enseignants universitaires ou chercheurs académiques, dont les accomplissements sont  au moins aussi bons que les siens, voire supérieurs. Je ne suis pas en train de dire que son succès médiatique était immérité,  mais simplement que, contrairement à ce qui se dit sur son blog depuis 2 ans, les médias romands sont loin d’être à la solde d’une pensée unique. Parce qu’il n’est pas non plus le seul représentant d’une idéologie conservatrice de droite à être régulièrement invité ou à s’exprimer fréquemment dans les médias. Outre certains pontes UDC qui ne peuvent pratiquement pas sortir de chez eux sans se voir tendre un micro, des chroniqueurs comme Mme Miauton ou M. Décaillet sont aussi très présents dans les divers médias romands. Ce n’est donc pas parce que les journalistes ne relaient pas complaisamment toutes les opinions, même les plus fantasques ou farfelues, qu’il y aurait un politiquement correct dominant et étouffant tous les autres points de vue.