Commentaires à chaud #18 | Les journalistes du Nouvel Obs à la rescousse du soldat Séralini!

chasseur_chassantBranle-bas de combat au Nouvel Obs! En effet, il apparaît que la Revue Food and Chemical Toxicology (FCT), qui avait accepté de publier l’étude de Gilles-Eric Séralini sur la toxicité du Maïs OGM NK603 de Monsanto, ait décidé de la faire retirer de son catalogue.  Or, l’hebdomadaire avait été un des rares magazines français à avoir obtenu l’exclusivité de la diffusion grand public des résultats de cette recherche en septembre 2012.  Il avait alors fait sa une sur un titre catastrophiste: «Oui, les OGM sont des poisons!» Du coup, on comprend un peu mieux pourquoi il défend maintenant bec et ongles le travail de l’équipe Séralini, et ce malgré des mois de critiques très sérieuses à l’encontre de cette étude par des dizaines de scientifiques ainsi que la plupart des agences sanitaires gouvernementales européennes et américaines.

Le Nouvel Obs a ainsi publié pas moins 5 articles en une journée, tous en soutien à Gilles-Eric Séralini, présenté comme un nouveau martyr de Monsanto et de ses réseaux. Naturellement, dans aucun d’entre eux, la parole n’a été donnée à l’un ou l’autre des nombreux chercheurs français ou d’autres pays qui ont contesté les résultats de cette étude et leur interprétation. Et lorsqu’ils sont mentionnés, ce n’est que pour mettre leur probité en cause. En effet, toute l’histoire est présentée selon une opposition binaire simpliste, mettant face à face le petit David (Pardon, G.-E. Séralini) et l’énorme Goliath Monsanto ainsi que ses réseaux d'”alliés”, parmi lesquels est évidemment rangé l’AFIS, alors qu’aucun de ses membres n’a de lien avec cette multinationale. Certes, quelques-uns sont des consultants privés ou ont leurs propres entreprises de biotech, mais cela ne signifie pas pour autant que leurs critiques soient forcément fausses et qu’ils n’aient aucune légitimité à s’exprimer sur le sujet.  Naturellement, le spectre de la théorie du complot “Monsatanique” est rapidement invoqué par les journalistes ainsi que les alliés du chercheur  suspectant notamment  que cette décision soit liée à l’arrivée récente d’un ancien de Monsanto dans la rédaction de la revue scientifique. Parce que c’est bien connu, Monsanto un jour, Monsanto toujours!  Corinne Lepage n’est évidemment pas loin pour répéter à qui veut les entendre ses fantasmes sur la puissance de feu des lobbys pro-OGM.

Télescopage de la science, de la politique et du scoop

A la décharge du Nouvel Obs, il faut dire que la lettre de justification de Wallace Hayes, le rédacteur en chef de la revue, laisse simplement pantois! En effet, il reconnaît que l’étude de G.-E. Séralini et al. ne comporte aucune fraude, aucun plagiat ni même de représentations trompeuses des résultats. Il lui reproche uniquement de ne pas apporter de preuves suffisantes pour soutenir ses conclusions sur la toxicité du Maïs NK603.  Plus exactement, il estime que les résultats de la recherche ne sont pas assez concluants pour atteindre le seuil de publication:

Ultimately, the results presented (while not incorrect) are inconclusive, and therefore do not reach the threshold of publication for Food and Chemical Toxicology.

En d’autres termes, comme le remarque Retraction Watch, il semble nous dire que cet article n’aurait même jamais dû être publié! Du coup, on peut sérieusement se demander pourquoi il l’a été.  Le Nouvel Obs nous apporte lui-même un début de réponse. En effet, on apprends que:

L’article initial avait été accepté par l’un de ses éditeurs associés, le catalan José Luis Domingo, professeur de toxicologie à l’université de saint Llorenc, en Espagne… lui-même auteur en 2007 puis 2011 de deux analyses très critiques des procédures d’évaluation des plantes génétiquement modifiées et surtout « de leurs lacunes ».

C’est-à-dire: le comité de lecture comprenait au moins un scientifique sympathisant du combat de G.-E. Séralini! Plus embêtant encore, la journaliste ne voit pas de problème à ce qu’un scientifique militant contre les OGM depuis des années ait donné son aval à la publication d’un article explicitement anti-OGM dont l’auteur a reconnu la faiblesse méthodologique (mais uniquement après que les critiques les aient soulignées)! Comme le remarque Anton Suwalki, sur son blog Imposteurs: Qu’est-ce que cela aurait été s’il n’avait pas été « spécialisé » !

Il semblerait donc que FCT se soit retrouvée pris entre deux feux scientifiques, politiques et médiatiques en essayant de résoudre une espèce de quadrature du cercle.  Comme de nombreuses revues académiques, face à la concurrence forcenée qui se développe dans l’univers des publications scientifiques, elle s’est laissée tenter par la logique du scoop. Rien de tel qu’une étude qui prétend contredire tous les résultats existants sur un sujet sensible dans l’opinion publique pour faire parler de soi. Et effectivement, en termes publicitaires, c’est une réussite. Aussi bien pour la revue, d’ailleurs, que pour Gilles-Eric Séralini et son équipe, puisque leur article reste l’un des plus consultés et téléchargés de FCT à ce jour! Le problème, c’est que si cela se fait à l’aide d’une étude à la méthodologie aussi faible et aux résultats pareillement incohérents, le retours de bâton ne peut qu’être brutal et celui-ci le fût d’autant plus qu’il était encore amplifié par l’agacement ressenti par de nombreux scientifiques face au véritable cirque médiatique orchestré par l’entourage de G.-E. Séralini, dont le CRIIGEN, mais aussi les industriels ayant financé l’étude! Dès lors, face à ces vagues de protestations, sans compter les évaluations lapidaires de cette étude publiées par les diverses agences nationales et internationales, la direction de la revue a dû se retrouver  dans un sacré embarras!

Qui croire, alors?

Mais, le plus grave, c’est qu’elle n’est pas la seule. De manière générale, cette histoire est peut-être entrain d’entamer encore une fois sérieusement la crédibilité des revues scientifiques, laissant pas mal de monde assez désemparé. Le journaliste du Nouvel Obs, Guillaume Malaurie, exprime ce malaise sans détour:

A qui faire confiance si la principale revue de référence en matière de toxicologie alimentaire change de point de vue en un an sur un sujet aussi explosif, sans justifier cette évolution par des éléments nouveaux ? (Est-il nécessaire de rappeler que “Le Nouvel Observateur” avait fondé son enquête sur l’autorité indiscutée de cette revue ?)

En effet, sur quoi d’autre que l’«autorité indiscutée de cette revue» le Nouvel Obs pouvait-il se fonder en septembre 2012, puisque aucun de ses  journalistes ayant traité de cette affaire n’avait de formation spécialisée en matière d’OGM, ni même apparemment la maîtrise nécessaire  de la méthode scientifique pour vraiment évaluer le bien-fondé de l’approche utilisée??? Surtout qu’ils s’étaient engagés par écrit à renoncer à la seule béquille à leur disposition, c’est-à-dire à montrer l’étude à d’autres scientifiques ou experts en la matière? Sans compter qu’ils semblaient tous avoir laissé leur esprit critique au vestiaire pour le remplacer par un esprit partisan de bon aloi!

Mais au lieu de reconnaître qu’ils se sont faits manipuler comme des bleus par G.-E. Séralini et son équipe, le journaliste tente de résoudre cette grosse dissonance cognitive en se cachant derrière les agences gouvernementales:

 L’Anses, qui avait par ailleurs salué “l’étude ambitieuse de Séralini conduite en mobilisant de larges moyens” car “très peu de publications relatent des travaux portant à la fois sur les effets à long terme et l’herbicide pour lesquels les OGM sont tolérants”, emboîtait le pas et suggérait aux pouvoirs publics de financer une étude long terme indiscutable. Un appel d’offre a d’ailleurs été lancé par le ministère de l’Ecologie pour conduire un programme d’étude française “vie entière”, “Risk’OGM”, sur des animaux nourris aux OGM résistants au Round’up. De son côté, l’Efsa (Agence européenne sanitaire), a publié les “guidelines” d’une étude long terme similaire.

Il oublie cependant de préciser que ces agences sont soumises en partie aux instances politiques, elles-mêmes ayant les yeux rivés sur le radar électoral. Or, la véritable cible de l’étude de Séralini et al. n’était pas la communauté scientifique, mais bien le grand public, comme l’illustre toute la campagne de communication ayant accompagné la publication de son article. Et si le grand public était visé, c’était pour faire pression ensuite sur les responsables parlementaires et gouvernementaux. Les journalistes du Nouvel Obs ont simplement servi de courroie de transmission!

Et pour confirmer qu’ils ne se sont pas trompés en faisant une confiance aveugle à G.-E. Séralini, le journaliste convoque alors des experts anonymes qui tentent de faire passer les défauts rédhibitoires de son étude pour de la nouveauté! Plus fort même, ils en arrivent même à prétendre qu’une ignorance généralisée règnerait sur l’impact des OGM sur les humains et l’environnement, ce qui est évidemment complètement faux.

En tous cas, certains experts qui avaient conclu au caractère non conclusif du travail de Séralini ne cachent pas leurs inquiétudes.”L’étude Séralini n’est pas une publication réglementaire, c’est un travail de recherche scientifique nouveau qui fait apparaître des anomalies qu’il convient de vérifier. Biffer l’existence de ce travail, c’est quasiment dissuader tout étude nouvelle sur les OGM résistants aux pesticides.”Le principal effet de l’étude Séralini avait donc été d’ouvrir la voie à une approche qui permette  de sortir de l’ignorance. Une ignorance jusqu’ici partagée par les pro et les anti-OGM. Le retrait éventuel de l’article de Séralini risque–t-il de mettre un terme à cet effort de vérité ? Ou à l’inverse va-t-il l’accélérer sous la pression de l’opinion et du monde scientifique qui souhaite sortir de l’ère du doute, des croyances, des oukases, et de l’à peu près.

Surtout, il ressort de cette perspective l’idée que G.-E. Séralini aurait été une espèce de messie ouvrant à une communauté scientifique réfractaire une voie vers la vérité et que seule la pression des mouvements citoyens peut la pousser à s’y engager! En gros, le monde de la science serait composé essentiellement de gens vénaux qui doivent alors être contrôlés par l’opinion publique et aiguillonnés par des franc-tireurs sans peur ni reproche à la Séralini!

Mieux encore, malgré toutes ses “imperfections”, l’étude en question aurait permis de faire bouger les lignes et notamment de pousser les agences sanitaires gouvernementales à revoir les procédures d’évaluation de la dangerosité des OGM. Or, comme le remarque si bien Marc Robinson Rechavi, un chercheur de l’Université de Lausanne, ce sont plutôt plusieurs millions d’Euros d’argent public qui vont être gaspillés pour pas grand-chose, alors qu’il est déjà si difficile de financer le moindre projet de recherche universitaire.  Bref, tout faire pour se convaincre que l’on a bien fait de suivre le soldat Séralini dans son expédition contre des moulins!

En conclusion…

Rat_FunCe qu’il reste du scoop du Nouvel Obs de septembre 2012? Rien d’autre qu’un aveuglement journalistique et idéologique ainsi qu’une forme de déni de la réalité. Il n’y aurait pas besoin de le relever s’il ne s’agissait pas d’une publication jouissant d’un important crédit auprès du grand public. Or, pour paraphraser le journaliste Guillaume Malaurie à l’envers,  à qui le citoyen lambda peut-il faire confiance si l’un des principaux hebdomadaires de référence en France semble confondre esprit critique et esprit partisan??

19 thoughts on “Commentaires à chaud #18 | Les journalistes du Nouvel Obs à la rescousse du soldat Séralini!

  1. Un scientifique says:

    Comem tout bon scientifique, plutôt que de me faire une idée sur un contenu à partir de ce qu’en disent les journalistes, quand il s’agit de science, je vais directement lire l’article. N’importe quel scientifique moyen peut déceler des problèmes de méthodologie générale dans des contenus d’autres domaines que le sien, il ne verra certes pas des problèmes potentiels spécifiques à la discipline, mais il est des problèmes de méthode qui sont généraux et pas liés à une discipline particulière. Et, même si le domaine de cette publication contestée n’est pas le mien, en l’espèce, on conclut très vite qu’elle contient des défauts d’ordre généraux qui sont rédhibitoires. Je donnerai un seul exemple de défaut de l’étude (que j’ai donc lue quand elle est sortie): quand vous avez un nombre restreint de conditions contrôles et un nombre conséquent de conditions expérimentales (ou vice-versa), vous devez équilibrer les N entre les conditions, non pas par condition, mais entre d’un côté les conditions expérimentales et de l’autre les conditions contrôles. La raison découle de problèmes potentiels liés aux outliers. En effet imaginez que vous ayez une seule condition de contrôle et dix conditions expérimentale (ou l’inverse), si vous avez le même N par condition, vous aurez alors dix fois plus de chance d’avoir chaque outlier dans les conditions expérimentales. Quand vous agrégerez les conditions expérimentales pour les comparer à la condition de contrôle vous aurez une moyenne artificiellement gonflée (ou diminuée selon le type d’outliers présents dans l’effet particulier) dans l’ensemble des conditions expérimentales. Vous concluerez à une différence statistique qui en réalité sera la conséquence du hasard de l’échantillonage ayant placé la plupart des outliers dans les conditions expérimentales. C’est exactement un défaut dont souffre l’étude de Seralini. Si je suis le reviewer, l’article est refusé rien qu’avec ce défaut .Et ce n’est de loin pas le seul défaut présent dans l’étude. N’importe quel scientifique sérieux qui lit l’article, en voyant ses nombreux défauts comme celui-là en vient à rire des théories complotistes des anti-OGM qui voudraient que la revue soit infiltrée par Monsanto. Au contraire, on pourrait même plutôt se demander par quel miracle (complot?) l’étude a pu passer un processus sérieux de peer-reviewing par des spécialistes pour être accepté. Mais, contrairement à ces illuminés, on pose la question par rhétorique et avec humour, parce qu’on en viendrait pas sérieusement à accuser réciproquement la revue d’être infiltrée par des anti-OGM machiavéliques…….

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