Sur un fil de la toile #10-23 | Quand le service public cessera-t-il de faire de la propagande pour des pseudo-sciences et des SCAM??|

Dramatic_Scarecrow_clip_art_hightHier matin, l’émission On en Parle nous a encore gratifiés d’un énième reportage sur des pratiques pseudo-scientifiques ou pseudo-médicales (SCAM – So-Called Alternative Medicine = Soit-disant médecine alternative). Cette fois-ci, nous avons eu droit à une introduction à la dramathérapie, présentée comme une panacée pour tout mal-être. La journaliste Lydia Gabor a ainsi été interviewer Lucy Newmann, l’une des responsables de l’école de formation à l’art-thérapie éata-Créavie. A nouveau, elle lui a ouvert un boulevard sans jamais vraiment lui demander de précisions sur le type de problèmes abordés (on se contente de parler de maladies de l’âme, ce qui veut tout et ne rien dire), ni même lui opposer la moindre remise en question. Naturellement, dans une bonne logique relativiste, le sujet s’est terminé sur une position soi-disant neutre, le journaliste se cachant derrière l’appel à la la liberté des auditeurs à se faire leur propre opinion. Parce que c’est bien connu, les faits et la connaissance ne sont qu’une question de point de vue et tous les avis s se valent!

A mon sens, la promotion de cet espèce de relativisme intellectuel par le service public n’est pas acceptable. Son rôle est d’informer les citoyens de manière aussi objective que possible. Or, l’objectivité ne signifie pas accorder un temps d’antenne équivalent à la science et aux pseudo-sciences, à la médecine et aux SCAM, sans les évaluer, au prétexte de ne pas porter un jugement de valeur qui pourrait froisser la sensibilité d’une partie des citoyens. Au contraire. Elle consiste à faire le tri entre ce qui est reconnu comme des faits avérés et vérifiables par les communautés d’experts ou de scientifiques travaillant sur ces sujets, et ce qui relève de thèses ou d’hypothèses plus ou moins farfelues, avancées par des gens dont la fiabilité laisse souvent à désirer. Et oui, il existe des moyens de jauger leur crédibilité.  Il n’y a donc aucune raison de faire de la publicité spontanée et gratuite pour des pratiques au mieux inutiles et vaines, au pire dangereuses à divers degrés, et ce, même si leurs auteurs sont animés de la meilleure volonté du monde. Comme on le dit, le chemin vers l’enfer est pavé de bonnes intentions.

1. Des intitulés un peu bizarres et une formation surtout axée sur la création artistique

Dans le cas d’aujourd’hui, il y avait pourtant de quoi faire virer au rouges plusieurs signaux d’alerte! Il suffit de visiter le site de l’école éata-Créavie, notamment le descriptif des cours et des approches, mais aussi les mini-CV de l’équipe d’encadrement, pour avoir de très sérieux doutes sur la fiabilité et la vraisemblance des pratiques thérapeutiques qui y sont enseignées. Par exemple, le module 2, concernant les sciences humaines, invite les futurs étudiants à

un cheminement interdisciplinaire dans l’immense océan de pensées et de recherches que sont les sciences humaines : psychologie, philosophie, sociologie, anthropologie, pédagogie, pour ne citer que celles-là.

Quand on voit dans le planning des cours que seulement 4-5 jours sont consacrés à chaque sujet, on se demande bien ce que les personnes qui suivent cette formation pourront tirer de substantiel d’un tel module. En effet, même s’il existe des passerelles entre ces disciplines, chacune d’entre elles a développé un corpus complexe et profond de connaissances qu’il est impossible d’appréhender de manière significative en simplement quelques heures. D’ailleurs, quand on lit quelques lignes plus bas ce qui suit, les doutes se renforcent sérieusement.

Il nous est impossible, dans une seule vie, de labourer tous ces sillons de manière approfondie. Etre conscient de cela pourrait nous pousser à accepter le cloisonnement des modes de pensées. Pour dépasser cet écueil, ce module propose un chemin dont la carte géographique passe par ces différents pays. En effet, nous sentons bien à quel point il est enrichissant de franchir les passerelles qui relient ces domaines, qui les font se répondre. Ce faisant, portés par la richesse d’une pensée complexe et intégrative, nous traçons notre propre carte d’exploration, différente pour chaque parcours de vie personnel ou professionnel. C’est cette image, unique et différente pour chacun et chacune, que ce module invite à élaborer.

En gros, pour rester dans la métaphore poétique, ce voyage passionnant consistera à survoler ces “pays” à très haute altitude, au-dessus des nuages, ou à les traverser à toute vitesse sur des autoroutes, sans s’arrêter nulle part, ni s’attarder sur les multiples éléments qui les constituent. Et chacun grappille en passant ce qui l’intéresse ou l’inspire le plus, sans aucun recul critique, ni même réflexion approfondie. Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je n’ai jamais appris grand-chose au cours de visites guidées accélérées dans un bus qui ne s’arrête pratiquement pas ou seulement quelques minutes, le temps de prendre quelques photos! Or, la plupart des gens qui font ce genre de voyage ne ramènent généralement chez eux que des “clichés”, littéralement et figurativement. Leur expérience de ces pays se réduit ainsi à quelques images stéréotypées et à la confirmation d’idées reçues. Alors, si la formation doit ressembler à cela, on est en droit de se poser des questions!

Non seulement cela, mais pour voiler l’inanité d’une telle démarche, l’école flatte alors la fibre narcissique des futurs étudiants en leur faisant croire qu’ils pourront compenser la superficialité de cet apprentissage par la “création” d’un cocktail unique à chacun à partir de ces fragments de connaissances! A se demander pourquoi un examen est prévu en cours de route et à la fin de l’année scolaire! En effet, s’il n’y a pas de connaissance commune et unifiée transmise, sur quelle base va-t-on juger les progrès de ces personnes? Quelle valeur attribuer à un tel diplôme? On peut même se demander comment il se fait que ce genre de modules puisse être intégré à une formation devant déboucher sur un CFC! Surtout que d’après le résumé concernant le rôle de cette école, il s’agit d’un élément fondamental du programme en question!

Les autres cours concernant l’art-thérapie et la dramathérapie semblent plus élaborés, mais, du coup, on en retire l’impression que cette école offre avant tout une formation artistique. De plus, il ne s’agit pas d’une approche critique et esthétique, puisque l’école rejette l’idée-même de recherche du beau (apparemment trop élitiste), mais d’un encouragement à la création libre, devant permettre une révélation de soi à soi-même au cours d’une confrontation entre le créateur et la matière à façonner.  Du coup, on se demande encore plus quel peut bien être l’efficacité thérapeutique de traitements qui seront ensuite proposés par des gens essentiellement partis à la découverte de leur propre fibre artistique et ne disposant que de quelques rudiments de sciences sociales ou humaines.

Cette question se pose avec plus d’acuité encore si l’on fait une petite recherche sur l’art-thérapie et la dramathérapie.  On s’aperçoit alors qu’il n’existe aucun consensus sur leur capacité à vraiment traiter des cas psychiatriques ou même psychologiques allant au-delà du simple vague à l’âme. Or, le simple mal-être peut aussi bien être abordé par une recherche philosophique ou spirituelle. Et le fait qu’il s’agisse d’un ensemble de pratiques étroitement liées à la psychanalyse ainsi qu’à d’autres pseudo-médecines ne parle pas tellement en sa faveur non plus. Sur Wikipédia, le moins que l’on puisse dire, c’est que les fiches (ici, ici, ici et ici) traitant en français et en anglais de ces deux domaines interconnectés sont on ne peut plus élusives sur leur capacité à démontrer une quelconque efficacité au-delà de l’effet placebo. Le site Charlatan.info, dans un article sur le coaching et le développement personnel est lui beaucoup plus explicite et lapidaire: l’art-thérapie relève de la même catégorie que la graphologie ou, pire, les tarots de Marseilles!

2. Une équipe d’encadrement au bagage surtout pseudo-scientifique

Mais, si tout cela ne convainc pas les journalistes de la RTS qu’il y a un petit problème avec les cours proposés par cette école, la lecture des mini-CV de l’équipe d’encadrement aurait dû faire virer au rouge vif tous leurs signaux d’alarmes. En effet, sur les 30 intervenants dont les spécialités sont mentionnées (2-3 sont simplement listés sans détails de leur bagage), seuls 4-5 ont véritablement une formation en psychologie ou en psychiatrie! Et ils enseignent presque tous uniquement dans le module 2, où le nombre d’heures pour aborder chaque domaine et sujet est particulièrement court! Sinon, on a droit, outre les spécialistes dans les multiples domaines de l’art-thérapie, à des experts dans des disciplines aussi peu scientifiques et fiables d’un point de vue thérapeutique que:

La directrice de l’école, Mme Haefli, est elle-même d’abord une thérapeute dipl. en polarité et donne un atelier de formation d’animateur/trice en atelier d’expression créative….basé sur les six sens. Si à première vue, cela peut paraître intéressant d’un point de vue artistique, il ne faut pas oublier qu’il s’agit de former des personnes chargées ensuite d’encadrer des ateliers créatifs de développement personnel. Or, quand on découvre la structure du cours, on reste sérieusement perplexe:

Chaque rencontre est construite avec des éléments théoriques et mise en pratique pour développer une conception globale de cette approche. Durant la semaine résidentielle nous amèneront des éléments de pratiques corporelles (Polarity-Yoga) ainsi que des expériences avec les éléments (Terre, Eau, Feu, Air et Ether).

Ah oui, la fameuse conception globale fondée sur la prise en compte des énergies (polarity-yoga) et les 5-6 éléments! Sauf que ces histoires d’énergies et d’éléments relèvent essentiellement de la pensée magique et n’ont aucun fondement factuel. Même pour dynamiser ma créativité, j’hésiterais à suivre une telle formation!

En conclusion

En considérant ces éléments, on peut donc légitimement se demander non seulement en quoi la dramathérapie peut apporter quoi que ce soit à la palette des approches pour diverses problèmes psychologiques ou psychiatriques ayant fait leurs preuves. Non seulement cela, mais les énoncés-mêmes de la formation proposée, tels que formulés sur le site de l’école Créavie, donnent une forte impression d’amateurisme. Il apparaît que les cours proposés mettent surtout l’accent sur un cheminement personnel, mais pas forcément adapté pour apprendre à encadrer d’autres gens. Certes, toute personne désirant s’investir dans l’aide aux personnes psychologiquement fragiles, voir fortement souffrantes, doit avoir une bonne connaissance d’elle-même et pouvoir jauger ses limites. Mais, ça ne suffit évidemment pas. Il faut aussi assimiler un savoir résultant d’années de travaux réalisés par des milliers de chercheurs et de cliniciens. Or, cet aspect-là semble être complètement secondaire dans cette école. En fait, quand on voit les spécialités d’une bonne partie des intervenants dans ces programmes, on peut douter à bon droit de leur capacité à enseigner des méthodes thérapeutiques véritablement efficaces.

Alors, pourquoi l’émission On en parle leur fait-elle ainsi de la publicité gratuite? A quoi cela rime-t-il? Comme énoncé plus haut, ce n’est pas la première fois qu’elle prétend  nous faire découvrir des alternatives douces à une médecine un peu trop souvent présentée comme brutale, purement mécaniste, matérialiste et sans aucune empathie (les médecins qui la pratiquent doivent vraiment apprécier ce genre de considérations d’ailleurs, surtout les généralistes et médecins de famille!). A mon sens, c’est un vrai problème, dans la mesure où il s’agit de la radio de service public et qu’à ce titre, elle jouit malgré tout d’une légitimité supérieure à nombre d’autres canaux médiatiques auprès des citoyens.  Il n’est pas question de dénigrer les médecines dites alternatives et de glorifier la médecine scientifique, mais bien de considérer leurs apports et défauts sur la base de faits et non pas simplement de croyances individuelles, présentées comme valant autant que les positions des communautés scientifiques ou d’experts. De toute évidence, cette démarche n’a pas été mise en oeuvre dans le cas de cette émission et c’est cela que je leur reproche en premier lieu.

2 thoughts on “Sur un fil de la toile #10-23 | Quand le service public cessera-t-il de faire de la propagande pour des pseudo-sciences et des SCAM??|

Comments are closed.