Simplement correct #3-1 | Piétiner le droit international au nom des chrétiens d’Orient

Kid_with_the_press_transRéagissant à l’annonce du DFJP relayant la décision prise par Simonetta Sommaruga d’accepter un contingent de 500 réfugiés recensés par le HCR, Mireille Vallette raille les critères sur lesquels se base leur sélection, soit le traumatisme subi du fait de la guerre civile: Personnellement, sur deux millions, je ne vois pas très bien quel sens ce geste représente Un nano symbole, et un critère (la parenté) absurde. Elle se demande particulièrement  pourquoi les heureux élus ne sont pas les plus en danger, soit les chrétiens qui sont pourchassés et tués et n’ont aucune garantie de revivre normalement dans leur pays. En d’autres termes, elle suggère que la Suisse sélectionne les réfugiés syriens sur la base de leur religion! Rien que ça! Alors, outre qu’elle ne cite pas correctement Mme Sommaruga et que son idée n’est simplement pas réalisable d’un point de vue moral et légal, il faut aussi se demander pourquoi Mme Vallette n’apparaît nulle part lorsqu’il s’agit de plaider la cause de centaines de milliers de chrétiens (et surtout de chrétiennes, parce que nombre de ces personnes sont des femmes), fuyant des conditions économiques déplorables dans leurs pays, et qui vivent en Suisse sans statut légal. Peut-être est-ce parce qu’il n’y a pas de musulmans impliqués dans le parcours de vie de ces réfugié(e)s économiques?

Alors, certes, un réfugié est défini comme une personne cherchant protection hors de son propre pays parce qu’elle y est persécutée du fait de son appartenance raciale, religieuse, ethnique, nationale, sociale ou politique, mais cela ne signifie pas pour autant que ce type d’affiliation puisse servir de critère discriminatoire pour l’attribution du statut de réfugié, ni même pour la ré-installation de la personne ainsi reconnue dans un pays tiers lui accordant l’asile. De fait, l’article 3 de la Convention relative aux droits des réfugiés, spécifiquement intitulé “non-discrimination”, est on ne peut plus explicite sur cette question:

Les Etats contractants appliqueront les dispositions de cette Convention aux réfugiés sans discrimination quant à la race, la religion ou le pays d’origine.

Je crois qu’il faudrait que Mme Valette se rappelle que la Suisse est bien un des Etats “contractants” et qu’elle ne peut donc pas choisir les réfugiés qu’elle accepte d’héberger sur d’autres critères que ceux qui définissent un réfugié. Je lui suggère d’ailleurs de lire aussi l’article 4 de cette même convention qui stipule ceci:

Les Etats contractants accorderont aux réfugiés sur leur territoire un traitement au moins aussi favorable que celui accordé aux nationaux en ce qui concerne la liberté de pratiquer leur religion et en ce qui concerne la liberté d’instruction religieuse de leurs enfants.

Donc, non seulement les services de Mme Sommaruga ne pourront pas faire le tri entre les réfugiés sur la base de leur obédience religieuse, mais en plus, la Suisse a l’obligation de garantir leur droit à pratiquer et à transmettre leur croyances spirituelles à leurs enfants.

De plus, même s’il est reconnu que les chrétiens du Moyen-Orient ont fait et continuent de faire l’objet de nombreuses stigmatisations, voir de persécutions gravissimes, dans le cas de la Syrie, on se demande bien ce qui permet à Mme Vallette d’affirmer que les réfugiés chrétiens syriens sont forcément plus en danger que les réfugiés sunnites, kurdes, druzes, ou autres. Jusqu’à maintenant, je n’avais pas vraiment l’impression que les bombardements de l’armée syrienne s’acharnaient particulièrement sur les civils de l’une ou l’autre religion. Ou que les snipers du régime avaient spécifiquement visé les chrétiens qui manifestaient contre Bachar-al-Assad et que la police torturait particulièrement les manifestants non-musulmans  en 2011 et 2012 . De plus, en lisant les communiqués et les propos de Mme Sommaruga sur le site du DFJP, il apparaît que 70% des réfugiés sont des femmes et des enfants. Je pense donc qu’en matière de traumatisme, il y a pas mal à faire effectivement, et je doute que les enfants réfugiés musulmans soient moins vulnérables que les enfants de minorités religieuses. Parmi eux, des milliers de chrétiens, mais aussi probablement des druzes, des ismaéliens, etc. Et oui, tout comme les autres pays de la région, la Syrie est une mosaïque multi-confessionnelle comprenant pas moins d’une dizaine de communautés religieuses différentes. Les chrétiens eux-mêmes se subdivisent en de nombreuses orientations reflétant les divers chemins pris par l’histoire du christianisme dans cette partie du monde. S’il semble que la majorité des réfugiés chrétiens (450’000 d’après le HCR relayé par l’Orient du Jour) soient restés en Syrie et se soient uniquement déplacés à l’intérieur du pays pour fuir les bombardements de leurs villes, nombre d’entre eux (26’000 d’après La Croix) ont pu passer dans les pays voisins, notamment au Liban, où ils sont accueillis par leurs co-religionnaires.

Certes, une victoire des islamistes, qui ont noyauté le mouvement révolutionnaire qui exigeait la démocratie en Syrie, constituerait une catastrophe pour les chrétiens de Syrie.  Mais, cela reste encore de la musique d’avenir et à ce moment-là, si la communauté internationale n’est pas capable de mieux jouer son rôle pour éviter une telle éventualité, il sera alors temps d’ouvrir grandes les portes de l’Europe aux minorités religieuses persécutées en Syrie. Bon, quelque-chose me dit qu’une bonne part de l’opinion publique ne verra pas forcément d’un très bon œil l’arrivée de très gros contingents d’arabophones, tout chrétiens qu’ils soient, mais, cela aussi est une autre histoire. En l’état des choses, les chrétiens de Syrie ne sont pas objectivement plus en danger que n’importe quel autre civil appartenant aux communautés qui se sont rebellées contre le régime de Bachar-al-Assad. Pour l’instant, ceux qui courent le plus de risques pour leur vie en restant en Syrie sont probablement les Frères Musulmans. Aussi ahurissant que cela puisse paraître, ces derniers pourraient donc parfaitement obtenir le statut de réfugiés politiques s’ils le demandaient. Et avant que l’on me fasse un procès d’intention, que je reconnaisse ce fait ne signifie pas que j’apporte le moindre soutien à ce mouvement religieux et politique. Le statut de réfugié actuel ne saurait être décidé sur la base de futurs possibles pour le pays et vue la situation actuelle du pays, il n’y a pas besoin de ce genre de projection plus ou moins foireuse (Bachar-al-Assad est encore loin de vaciller ou même d’être renversé), pour imaginer accorder l’asile à des réfugiés syriens chrétiens! Ils le méritent autant que n’importe quel autre Syrien ayant fui leurs régions ou pays.

De fait, Mme Vallette peut être rassurée. Il y a de bonnes chances que des chrétiens soient compris dans le lot des 500 réfugiés hébergés par la Suisse. Et il faudrait aussi qu’elle lise correctement les communiqués de presse. Il n’est dit nulle part que l’un des critères de sélection serait la présence de membres de la famille en Suisse. Voici ce que dit le DFJP:

Au vu de la situation dramatique en Syrie, Simonetta Sommaruga, conseillère fédérale et cheffe du Département fédéral de justice et police (DFJP), a décidé des allègements en matière de visas pour permettre aux ressortissants syriens qui ont des parents en Suisse d’obtenir plus rapidement et plus facilement un visa d’entrée. Les nouvelles règles entrent en vigueur avec effet immédiat.

Il s’agit donc de Syriens qui pourraient vouloir fuir leur pays sans passer par la procédure d’asile et qui bénéficient alors d’un regroupement familial facilité. Il est notamment question d’étendre ce droit à ce qu’on appelle la “famille élargie”, soit les parents, grands-parents, enfants ou petits-enfants (de 18 ans et plus), ainsi que les frères et sœurs des Syriens détenant déjà un permis de séjour B ou C. Il est évident que cela peut aussi inclure des chrétiens.

En conclusion, la proposition de Mme Vallette n’est valable d’un point de vue ni légal, ni factuel. Au contraire, elle suinte d’un opportunisme idéologique et politique qui se cache à peine et qui fait en réalité bien peu de cas des chrétiens d’Orient. En effet, oser proposer de violer le droit international au noms de ces communautés, ce qui donnerait un argument supplémentaire par retour de balancier pour justifier les discriminations qu’exercent nombre des régimes de ces pays à l’égard des chrétiens, laisse à penser qu’elle se fiche royalement de leur sort. Ou alors, elle n’a pas vraiment étudié la questions sous tous les angles. Mais, de la part d’une journaliste se voulant plus avisée que les autres et prétendant donner des leçons au reste de la profession, une telle négligence est plutôt problématique. C’est ainsi qu’il semblerait que la situation difficile des communautés chrétiennes dans le monde n’a d’intérêt pour des gens comme Mme Valette qu’en ce qu’elle permet de représenter les musulmans comme des bouffeurs de “mécréants”. Cette hypocrisie se révèle en creux dans l’absence totale d’intervention de ces nouveaux chevaliers des temps modernes, partis en croisade contre une nouvelle “invasion maure” (pardon, “islamisation” de l’Europe), dans les débats sur l’intégration en Suisse de réfugiés chrétiens provenant d’autres parties du monde. Je pense notamment aux nombreux réfugiés économiques issus de pays africains multiconfessionnels, dont une partie est constituée de chrétiens. Mais, apparemment, pour une bonne partie de la population suisse et de la droite dure, ils ont le défaut de venir de pays d’Afrique sub-saharienne (i.e., ils sont noirs et donc voyants) et de véhiculer une culture considérée comme trop éloignée de la nôtre pour que l’on puisse espérer une intégration satisfaisante (oui, ils sont vraiment très noirs et très voyants….). Du coup, mieux vaut les renvoyer chez eux, de force s’il le faut, et tant pis si certains doivent retourner dans des régions dominées par des des élites musulmanes corrompues et où les minorités religieuses, chrétiens ou animistes, sont économiquement discriminées, sans être forcément particulièrement persécutées. Or, je n’ai ainsi jamais entendu Mme Vallette s’élever contre ces discours, ni même contre les renvois forcés. Il ne s’agit pas de lui reprocher de ne pas se manifester systématiquement au sujet de toute injustice commise à l’égard de chrétiens, mais si ses motivations sont vraiment liées au respect des Droits de l’Homme, et notamment des chrétiens dans le monde, alors, on comprend mal son silence sur tous ces cas.

Du coup, cela suggère que seuls les chrétiens aux prises directes avec des islamistes ou des régimes musulmans en déliquescence sont intéressants pour Mme Vallette. Les autres n’ont qu’à se débrouiller! Cette attitude est, au fond, cohérente avec son obsession vis-à-vis des musulmans, qui fait qu’elle arrive à ne considérer le fanatisme religieux que sous l’angle de celui qui a court en islam, tout en ignorant royalement celui qui peut pervertir d’autres religions, dont les atrocités commises un peu partout dans le monde au nom du christianisme, notamment envers les femmes et les homosexuels. Et quand elle cite Caroline Fourest (dans un autre billet récent), elle oublie commodément de préciser que cette dernière a montré clairement que l’extrémisme musulman est souvent lié à l’intégrisme chrétien et juif, et que les trois poursuivent les mêmes buts: l’établissement de théocraties.

St. Thecla Monastery, Ma'loula, Syria. Source: Wikimedia. Credits: James Gordon.

St. Thecla Monastery, Ma’loula, Syria. Source: Wikimedia. Credits: James Gordon.