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Au fil de mes lectures #14 | En mémoire de Tony Judt (1948-2010)

Peu de temps avant sa mort, Tony Judt proposait cette réflexion sur la manière de penser le rôle de l’état face à l’abondance matérielle qui rend les inégalités d’accès d’autant plus insupportables. Mais, il nous met en garde contre les professions de foi idéologique, nous encourageant à nous inscrire dans un temps historique long. Le Courrier International publiait en septembre 2010 quelques extraits de ce travail sur la sociale-démocratie et les inégalités. J’en ai particulièrement retenu ce petit passage ci-dessous, qui, je le pense, nous encourage particulièrement à inspecter de près nos certitudes et nos croyances sur la question de la liberté et de l’efficacité étatique.

Nous devons apprendre à repenser l’Etat. Comment, face à un mythe puissant, négatif, redéfinir et décrire son rôle ? Pour commencer, nous devons reconnaître, plus que la gauche n’a été prête à le concéder, le vrai tort qu’ont causé – et que pourraient encore causer – des souverains tout-puissants. Cela soulève deux questions préoccupantes.

La première est celle de la coercition. La liberté politique ne consiste pas à être abandonné par l’Etat : aucune administration étatique moderne ne peut négliger entièrement ses citoyens. La liberté consiste plutôt à conserver notre droit d’être en désaccord avec les objectifs de l’Etat et d’exprimer nos objections et nos aspirations sans crainte de représailles. C’est plus compliqué que ça n’en a l’air : même les Etats les mieux intentionnés n’apprécient pas forcément que des entreprises, des communautés ou des individus aillent à l’encontre des désirs de la majorité. L’efficacité ne devrait pas être invoquée pour justifier des inégalités criantes ; elle ne devrait pas non plus être mise en avant pour étouffer les opinions divergentes au nom de la justice sociale. Mieux vaut être libre que de vivre dans un Etat efficace, de quelque couleur politique qu’il soit, si son efficacité est à ce prix. La deuxième objection que l’on oppose à l’idée de l’intervention de l’Etat, c’est que le pouvoir peut se tromper. Le sociologue américain James Scott a écrit avec sagesse sur les avantages de ce qu’il appelle la “connaissance locale”. Plus une société est bigarrée et complexe, plus on court le risque que ceux qui se trouvent à son sommet ignorent les réalités de ceux d’en bas.

>> La social-démocratie comme dernier rempart | Courrier international.