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Simplement correct #4-4 | Les contresens militants

Kid_with_the_press_transJe viens de découvrir un nouvel article publié par Kiosque aux Canards, un webzine se piquant de commenter l’actualité de manière impertinente. Une impertinence poussée d’ailleurs assez loin, puisqu’elle implique du copié-collé non-référencé, des citations tronquées et re-contextualisées et une reformulation complètement fausse des propos critiqués. Où l’on voit une fois de plus que la combinaison entre le journalisme et le militantisme s’avère être un exercice d’équilibriste particulièrement périlleux.

L’article en question, intitulé Interdiction future des potagers privés ?, prétend que les nouvelles directives européennes concernant les contrôles de sécurité sur la filière agroalimentaire auraient pour conséquences l’illégalité de la pousse, la reproduction ou la vente des semences de végétaux qui n’ont pas été testées et approuvées par une nouvelle autorité, l’Agence européenne des variétés végétales. Les autorités européennes auraient ainsi soi-disant cédé aux souhaits de Monsanto (encore lui! Décidément c’est une obsession chez certains!)! Or, en lisant le communiqué de presse de la Commission Européennes que le site nous met en lien, on a la surprise de découvrir ceci:

L’utilisation de semences dans les jardins privés n’est pas réglementée par la législation de l’UE.Les jardiniers amateurs peuvent acheter tout type de semence ou de matériel végétal et vendre leur matériel en petites quantités.Ils peuvent choisir d’acheter du matériel qui n’a pas été soumis à essai et enregistré et dont l’identité, la santé et la qualité seront uniquement garanties par le producteur dudit matériel (matériel de niche).

Dans le cadre de ce système, les jardiniers amateurs peuvent également vendre tout type de matériel.Ils peuvent aussi choisir d’acheter du matériel produit et commercialisé par des opérateurs professionnels, c’est-à-dire des opérateurs exerçant à titre professionnel des activités de sélection, de production et de vente de semences, dans les jardineries par exemple.Dans ce cas, des règles plus strictes s’appliquent et des essais concernant l’identité, la santé et la qualité sont nécessaires.

La réforme clarifie la situation: tout non-professionnel (jardinier amateur, par exemple) pourra procéder à des échanges de semences avec d’autres particuliers sans être concerné par les dispositions du règlement proposé.Le règlement proposé prévoit que l’utilisateur de semences reçoit les informations nécessaires sur l’identité du matériel (nom de la variété et caractères soumis à essai, par exemple) et que la santé et la qualité du matériel sont garanties.

C’est-à-dire, exactement le contraire de ce qu’affirme le webzine! On ne saurait d’ailleurs faire plus clair. Les jardiniers ne sont pas concernés par ce paquet législatif! Ils pourront donc continuer de se procurer et d’échanger des semences conventionnelles tombées dans le domaine publique, ancestrales ou endémiques.

Non seulement cela, mais il faut dire que le Kiosque aux canards se permet de simplement plagier RTL. En effet, toute la première partie de son texte est repris mot pour mot de l’article de Talbi Taoufik, daté du 24 mai 2013, mais aucune référence ne le spécifie. Voici ce qu’il dit (en bleu et en gras, les propos recopiés par le Canard):

Une nouvelle loi proposée par la Commission européenne souhaite l’illégalité de la pousse, la reproduction ou la vente des semences de végétaux qui n’ont pas été testées et approuvées par une nouvelle autorité (l’Agence européenne des variétés végétales). En criminalisant la culture privée de légumes, la Commission européenne remettrait le contrôle de l’approvisionnement alimentaire à des sociétés comme Monsanto.

[…]

Les jardiniers qui cultivent leurs propres plantes à partir de graines non réglementées pourraient-ils un jour être considérés comme des criminels en vertu de cette loi ? La Commission assure que non. “L’utilisation de semences dans les jardins privés n’est pas régie par la législation de l’UE et les jardiniers amateurs pourront continuer à acheter tout type de matériel végétal et à vendre leurs semences en petites quantités. En outre, il sera précisé que tout non-professionnel (jardinier amateur, par exemple) peut procéder à des échanges de semences avec d’autres particuliers sans être concerné par les dispositions du règlement proposé”, précise la Commission dans un communiqué expliquant sa proposition de loi.

Ainsi, le journaliste de RTL, qui semble lui avoir lu correctement le communiqué de presse de la Commission Européenne, précise bien que les jardiniers  ne sont pas concernés par ces lois! Recopier mot à mot le chapeau d’un article, sans le citer du tout, pour lui donner ensuite une signification exactement contraire de ce qu’entendait l’auteur originel, il faut le faire!

De plus, le Kiosque  prend aussi la liberté de recontextualiser complètement les propos de José Bové et des Verts européens! En effet, la phrase suivante ne concerne pas du tout les jardiniers et les cultivateurs amateurs:

La biodiversité est en danger. Les multinationales ont focalisé leurs efforts sur la création de plantes à haut rendement, mais qui sont fragiles. Elles ne peuvent subsister que dans un environnement artificialisé dépendant des engrais chimiques et des pesticides, donc du pétrole » affirme José Bové.

En réalité, elle a été extraite d’une tirade beaucoup plus longue, publiée dans un communiqué des Verts – Alliance Libre Européenne, daté du 5 mai 2013, lequel concerne essentiellement les petits producteurs et entrepreneurs agricoles, non pas les potagers individuels! Ainsi, voilà ce que disait José Bové (en gras et en bleu, la partie retenue par le Kiosque Canard):

La nouvelle proposition de règlement sur les semences présentée aujourd’hui par la Commission européenne est contreproductive et dangereuse. De nombreux scientifiques et des agences des Nations Unies comme la FAO tirent la sonnette d’alarme. La biodiversité est en danger. Les multinationales ont focalisé leurs efforts sur la création de plantes à haut rendement, mais qui sont fragiles. Elles ne peuvent subsister que dans un environnement artificialisée dépendant des engrais chimiques et des pesticides, donc du pétrole.
Cette proposition qui renforce la main mise des quatre grands groupes mondiaux qui monopolisent les semences, devrait être plutôt présentée par les lobbyistes de Monsanto, Pioneer et Bayer (pour n’en citer que quelques uns) qui ont tenu la plume utilisée pour rédiger ce texte dans l’ombre.
En réduisant les droits des paysans à ressemer  leurs propres semences, en durcissant les conditions de reconnaissance des variétés par des petits entrepreneurs indépendants, en limitant la circulation et l’échange de graines entre associations et entre planteurs, la Commission européenne balaye 10000 ans d’histoire agricole [Nulle part il n’est fait mention de jardiniers amateurs ici. NDA]. Le nombre incroyable de variétés végétales dont nous disposons aujourd’hui repose sur le travail de sélection de 400 générations de femmes et d’hommes, et sur la transmission de cette connaissance à la génération suivante. Le nombre incroyable de variétés végétales dont nous disposons aujourd’hui repose sur le travail de sélection de 400 générations de femmes et d’hommes, et sur la transmission de cette connaissance à la génération suivante.
La biodiversité végétale ne pourra être maintenue qu’en créant les conditions d’un véritable partenariat entre des réseaux de paysans et des agronomes [toujours pas de jardiniers mentionés. NDA] qui ne considèrent pas les plantes comme de simples réservoir d’ADN mais comme des êtres vivants qui évoluent au fil des ans en s’adaptant aux nouvelles conditions qu’elles rencontre.

Alors, on peut légitimement se demander à quoi rime ce genre de démarche consistant à commenter à l’aide de critiques mal citées (et mal sourcées) des propos contraires à ceux qui ont été tenus tout en faisant un lien vers leur source original! Apparemment, l’auteur de cette brève s’attend à ce que les lecteurs le croient sur parole et n’aillent surtout pas vérifier les citations ni consulter le communiqué de presse qu’il moque ou se sentent décourager de le lire à la vue de sa présentation d’apparence sèche et formelle. Malheureusement pour le webzine, tout le monde ne se laisse pas si facilement impressionner! Personnellement, ayant déjà lu des absurdités publiées sur ce site, je ne suis pas étonnée que cet article en contiennent autant. Mais, de tout évidence, on ne s’improvise pas journalistes!