Sur un fil de la toile #10-15 | Du manque de culture scientifique dans le journalisme généraliste

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L’émission On en parle du 18 juin 2013, sur RTS La 1ère, m’a fortement interpellée. En effet, s’y trouvaient concentrer toutes les raisons qui peuvent justifier le recours à des journalistes scientifiques par les médias généralistes: problème de hiérarchisation des sources, difficultés à distinguer entre preuves et témoignages, fausses équivalences journalistiques (toutes les opinions se valent), biais en faveur de ce que l’on pourrait qualifier de “citoyens préoccupés” et, de manière générale une perception alternant entre croyance et méfiance. Cela conduit coups sur coups les deux journalistes animant l’émission à mettre sur un pied d’égalité des milliers de scientifiques à travers le monde, des agences gouvernementales et des associations citoyennes,  en doutant d’abord des premiers (le danger du WIFI), pour leur accorder ensuite une confiance aveugle sur un autre sujet (l’année du Quinoa), et finalement terminer sur l’idée que les soins et massages aux pierres semi-précieuses sont tout à fait valables, à condition d’y croire, même si la science n’a pas “encore” pu prouver leur efficacité.  Du coup, pas de problème de se faire lester de 100CHF par séance pour des soins dont rien ne prouve qu’ils permettent de soulager quoi que ce soit….à part bien sûr votre porte-monnaie!

Cette émission propose chaque matin, de 8h30 à 9h30, des présentations brèves sur divers sujets de la vie de tous les jours, afin d’aider les auditeurs à s’y retrouver dans les méandres du quotidien. Elle travaille ainsi fréquemment avec des associations ou publications pour les consommateurs.  Ce jour-là, l’émission s’intéressait principalement à trois sujets: Les dangers pour la santé de l’exposition au rayonnement des appareils sans fil, dont les antennes et les bornes WIFI; l’utilité du quinoa, notamment pour l’alimentation des voyages dans l’espace; et enfin, les massages à l’aide de pierres semi-précieuses et de cristaux ou, plus précisément, la lithothérapie (même si ce terme n’est jamais énoncé au cours de l’émission). Or, si l’on prend l’émission du jour dans son ensemble, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’attitude des journalistes vis-à-vis de la science oscille de manière finalement assez incohérente, illustrant une fois de plus un vrai problème public: une espèce de croyance candide dans la connaissance scientifique, à la limite du scientisme, et une méconnaissance des processus qui permettent d’aboutir à ce savoir, le tout lié par une espèce de méfiance envers les scientifiques, dont la loyauté est jaugée en fonction de la convergence entre les résultats de leurs recherches et les opinions publiques les plus bruyantes. Du coup, il apparaît que la science, au fond, ne serait qu’une affaire de conviction, voir même de croyances.

Les dangers du WIFI: Les dangers de la méconnaissance de la méthode scientifique

On commence par le premier sujet abordé par l’émission, à savoir la question de la nocivité du WIFI pour la santé humaine. Son traitement a été motivé par ce que l’on pourrait appeler “l’affaire du cresson”. Au Danemark, des lycéennes, ayant eu vent des débats sur les éventuels effets nocifs des ondes non-ionisantes sur la santé humaine, ont décidé de mener leur propre expérience pour en avoir le cœur net. Elles mirent en place un dispositif expérimental grâce auquel elles voulaient comparer la croissance de cresson exposé ou pas à des ondes WIFI. Celui-ci était assez simple: un groupe contrôle constitué de graines traitées “normalement”, c’est-à-dire respectant les modalités de développement de cette plante, et un groupe test, des graines placées au milieu d’une installation constituée de bornes et d’ordinateurs fonctionnant et échangeant 24/24 des données par WIFI. Les deux échantillons étaient supposément traités de la même manière et l’exposition à un rayonnement d’ondes WIFI constituait alors le seul paramètre distinguant les deux groupes.  Le résultat fut que le cresson testé ne croissait apparemment pas comme le cresson du groupe contrôle.  Les scientifiques en herbe et leur professeur présentèrent ces résultats et en déduisirent naturellement que le WIFI était nocif pour la santé des êtres humains. Plusieurs médias ont marché, comme ce site danois, voir même courru, comme Libre Belgique, tellement cette histoire rentrait dans ce qui semble devenu une espèce de doxa aujourd’hui: même si les scientifiques disent le contraire, il paraît ainsi de plus en plus évident que les ondes WIFI sont nocives. Alors, si n’importe quelle expérience se disant scientifique propose des résultats allant dans ce sens, on s’en empare! Naturellement, les associations qui promeuvent cette croyance n’ont pas manqué de relayer cette actualité sans le moindre recul critique. Je pense notamment aux Robins des Toits en France et à l’Association Romande Alerte (ARA), citée dans l’émission.

Maintenant, pas besoin d’être un docteur en biologie pour savoir que l’on ne peut pas étendre aux humains les résultats d’une expérience sur des plantes. Les deux types d’organismes n’appartiennent même pas au même règne du vivant et si les plantes et les animaux étaient affectés par l’environnement de la même manière, on le saurait depuis longtemps!  Ensuite,  comme l’ont montré plusieurs blogs de vulgarisation scientifiques, comme celui de Sham & Science, de (Globule et Téléscope)2 et Tom’s Hardware, cette expérience a souffert de plusieurs défauts proprement rédhibitoires:

  • L’expérience a été stoppée de manière arbitraire quand le cresson du groupe contrôle est arrivé à maturité.
  • Au cours d’une tentative de reproduction de l’expérience par les lycéennes, il s’est avéré que le groupe teste ne croissait pas mieux alors même que les ordinateurs interconnectés par WIFI n’échangeaient aucun signal. Cela tendait à démontrer que ces ondes n’y étaient pour rien dans le mauvais développement du cresson testé. En fait, n’importe quel jardinier vous dira que la température affecte énormément la germination de ces plantes. Or, les ordinateurs et les bornes WIFI émettent une forte chaleur, même quand aucune donnée n’est transmise. Le retard de croissance et les “mutations” constatées sont donc probablement dûs à cette température trop élevée.
  • Enfin, l’expérience n’a pas été menée en double-aveugle. Les lycéennes savaient parfaitement quelles graines appartenaient au groupe test et au groupe contrôle, ce qui a pu influencer leur comportement. En effet, les adolescentes étaient déjà persuadées que le WIFI influait sur leur capacité à se concentrer en classe et sur la qualité de leur sommeil à la maison avant même de se lancer dans l’expérience.

Il apparaît que les deux journalistes de l’émission n’ont pas vraiment pris connaissance de ces considérations, se contentant de parler de débats enflammés sur la toile comme s’il n’y avait, finalement, aucun moyen de les départager. Pour dépasser la polémique sur cette expérience et ses conclusions, ils se sont alors tournés vers des sources scientifiques, les messages d’agences gouvernementales comme l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) en Suisse, et naturellement, les propos d’associations citoyennes dénonçant les méfaits des ondes! Problème: ils semblent avoir un biais évident en faveur de ces dernières et ne pas pouvoir lire entre les lignes du message de l’OFSP, qui, effectivement, est un peu ambigu, comme le sont souvent les communiqués des agences publiques soumises à des pressions politiques de toutes parts et qui essaient de ménager la chèvre (la science) et le choux (l’opinion publique la plus bruyante du moment).

Restent les études scientifiques. Si la journaliste reconnaît que des centaines d’études, dans leur vaste majorité, concluent à innocuité des ondes émises par les appareils portables et le WIFI en l’état de nos connaissances scientifiques, elle semble malgré tout accorder le plus d’attention aux quelques-unes qui pourraient avoir découvert des effets nocifs.  Mais surtout, lorsque l’on navigue sur l’un des sites d’association citée par l’émission, on a la surprise de découvrir que plusieurs arguments tenus par la journaliste…viennent apparemment directement de celui-ci! Ainsi, l’analogie entre les valses-hésitations autours de la nocivité de la cigarette dans les années 70 et les polémiques actuelles sur le WIFI semble lui avoir été inspirée par le site de l’Association Romande Alerte, dans un article récent sur l’appel de l’ancien président de Microsoft au Canada à agir contre les dangers de ces ondes. De plus, l’article d’urologie qu’elle cite, est également mis en ligne par ce site. Or, elle semble n’avoir pas remarqué que d’après les auteurs eux-mêmes, cette étude serait la première de son genre et qu’elle doit donc être encore reproduite et confirmée par d’autres équipes. Non seulement cela, mais les conclusions de l’étude sont incroyablement incertaines et prudentes:

Our data suggest that the use of a laptop computer wirelessly connected to the internet and positioned near the male reproductive organs may decrease human sperm quality. At present we do not know whether this effect is induced by all laptop computers connected by Wi-Fi to the internet or what use conditions heighten this effect. The mechanisms involved in mediating the decrease in sperm motility and DNA integrity also need further study. We speculate that RF-EMW from laptop computers wirelessly connected to the internet may be the cause of sperm damage. However, we cannot discard the possibility that damage to sperm is caused by the low radiation produced by the computer without internet connection. With the caveat that these data were obtained with sperm samples incubated in vitro, our findings suggest that prolonged use of portable computers sitting on the lap of a male user may decrease sperm fertility potential. The potential implications of these findings warrant this report and further basic and clinical investigation.

Le vocabulaire extrêmement circonspect des scientifiques ayant mené cette expérience devrait ainsi signaler qu’il n’y a aucune certitude et que, pour l’instant, le consensus, incarné non seulement par des agences mondiales comme l’OMS, mais aussi nationales, comme l’OFSP, qui veut que ces ondes sont inoffensives pour la santé humaine, reste de mise.

Une apparente méconnaissance du processus scientifique et un biais journalistique de fausse équivalence me semblent constituer les deux principaux problèmes dans le traitement de cette actualité par l’émission.  En effet, les questions de méthodologie semblent totalement échapper aux deux journalistes, pour qui la polémique autours de l’étude sur le cresson relève apparemment uniquement d’une opposition entre des opinions que l’on peut considérer comme équivalentes. A aucun moment, ils ne parlent de ces questions de protocoles, alors qu’en science, c’est absolument essentiel! Pire, en revenant  sur cette affaire, dans un “deuxième service” de l’émission du 28 juin 2013, le journaliste fait part de ce qu’il a lu sur le site de Sham & Science (évoqué plus haut), qui lui a été signalé par un autre auditeur, en passant à nouveau comme chat sur braise sur le lien entre validité du protocole et scientificité de l’expérience.  Ce qui met en doute cette expérience, ce n’est pas seulement que le paramètre WIFI n’a pas été suffisamment isolé (en fait, il y avait un biais évident en faveur de ce facteur) ou qu’il y avait d’autres problèmes avec la manière dont ce projet a été mené, mais bien que le protocole dans son ensemble ne respectait pas les bases de la méthode scientifique. Or, celle-ci constitue justement ce qui distingue la science d’autres formes de connaissance, et ce qui lui assure une plus grande légitimité dans notre société moderne. La centralité de la science dans la manière dont nous abordons le monde n’est ainsi pas due à une  espèce de mystérieuse conjoncture socio-culturelle par laquelle nos élites auraient décidé de l’adouber selon d’obscures critères. Des approches expérimentales biaisées, comme dans le cas de l’affaire du cresson, ne permettent pas de produire une connaissance scientifiquement valable. Au mieux, elles peuvent révéler les dangers de certaines négligences et souligner l’importance d’une rigueur scientifique qui s’accommode souvent mal d’un agenda politique.

De plus, l’opinion d’un scientifique sur ce genre de question a forcément plus de poids que celle d’un militant, et celle d’une communauté scientifique, réunie autour d’un même consensus, pèse plus lourd dans la balance que les déclarations de scientifiques militants isolés ou d’associations citoyennes, ne comprenant souvent pas de scientifiques dans leurs rangs ou alors seulement des chercheurs embrigadés dans ces mouvements mais souvent sans aucune spécialisation dans le domaine concerné. Cela n’a rien à voir avec du mépris ou un déni de démocratie, mais simplement avec le fait que les premiers ont étudié ces questions toute leur vie avec des outils ayant démontré leur efficacité, tandis que les seconds sont généralement des amateurs (dans le sens littéral du terme, soit celui qui “aime” faire quelque-chose….je ne conçois donc pas ce mot dans une optique péjorative) qui font cela à côté de leurs activités quotidiennes, et souvent avec des outils peu fiables. Ainsi, si on regarde le fonctionnement de ces associations et des chercheurs militants, on se rend compte qu’ils se citent généralement mutuellement dans une dynamique circulaire et qu’ils n’écoutent que les discours qui corroborent le leur, ce qui donne souvent l’impression que ces milieux  sont imperméables au reste du monde.

La quinoa, solution tout en un aux défis alimentaires du futur….?

La méfiance exprimée par les deux journalistes à l’égard des organes étatiques chargés de veiller à la sécurité des technologies qui nous entourent n’a d’égal que la confiance qu’ils placent dans la NASA, pourtant aussi une institution gouvernementale,  qui s’intéresse à cette céréale comme aliment de base pour les voyages spatiaux du futur. Et si la NASA le dit, on est convaincu!  Que Madona soit acquise à une alimentation à base de quinoa semble encore renforcer  la crédibilité de la science et des agences officielles.

La science….c’est comme les médecines douces, il suffit d’y croire très fort et ça marche!

Mais, cet enthousiasme pour la science est tempéré par le dernier sujet traité, concernant la lithothérapie. La question posée: efficacité ou charlatanisme? Il faut dire que la praticienne interviewée par la radio nous sort tout un galimatias sur les méridiens, les points d’énergie, les chakras, etc. Et bien, la réponse est: la science n’a pas encore démontré son efficacité, mais si on y croit, ça marche, si, si, une journaliste de la RTS a testé et elle a a-d-o-r-é…. Et si ça marche sur les gens qui en sont satisfaits, alors, la science finira bien par démontrer son efficacité….si on y croit très fort? Après tout, nous dit-on, l’électricité existait bien avant que les scientifiques ne soient capables d’en décrire les principes et le fonctionnement ou de concevoir sa maîtrise.  Alors, ça doit être pareil pour l’efficacité des pierres précieuses sur les chakras!

La praticienne de l’Institut Ganesh à Lausanne, qui offre ce genre de massages, nous explique alors que même s’il n’existe pour l’instant aucune étude scientifique démontrant de manière incontestable l’efficacité de telles “thérapies”, il y aurait de nombreuses recherches qui signaleraient déjà des “effets” de ces pierres et cristaux sur la santé des gens.  On a alors droit à des explications abracadabrantes sur les oligo-éléments de ces pierres qui entreraient en “résonance” avec ceux de notre corps par capilosité au moment du contact avec la peau!! Comme si ces minéraux pouvaient émettre une quelconque énergie sans stimulation et donc apport d’énergie! Toucher la peau ne suffit évidemment pas à cela!

Et il n’y a pas que la science! Il y a aussi la tradition! Eh oui, plus c’est ancien, plus c’est authentique, plus ça doit être efficace. Après tout, les “peuples” ne sont pas stupides et ne perpétueraient pas pendant des siècles des pratiques médicales si elles n’avaient aucun effet ou étaient nocives! D’ailleurs, les scientifiques s’y intéressent aussi, ce qui démontrerait bien leur validité! Des études exploreraient ainsi les méthodes médicales “traditionnelles”, notamment au Tibet, qui ont recourt aux pierres. Apparemment, elles seraient réduites en poussière et incorporées dans des médicaments. Or, une pierre sous forme de poudre et ingérée mélangée à d’autres ingrédients n’agira certainement pas de la même manière, si elle a vraiment un effet quelconque,  qu’une pierre en un morceau que l’on se contente de poser sur la peau. Ainsi, la question de la “formulation” du médicament, soit la préparation de la substance active (liquide, solide, sous forme de gélule, de pilule, de poudre, etc.), est complètement ignorée, alors qu’elle détermine en grande partie la manière dont le médicament est absorbé par l’organisme et donc son effet sur celui-ci! Sans compter qu’une substance mêlée à d’autre ne peut produire le même résultat que prise seule. Non seulement cela, mais la praticienne nous parle aussi de recherches d’une durée de trois semaines sur les effets du lapis-lazuli utilisé dans la pharmacopée tibétaine pour aider les femmes ayant des cycles menstruels trop courts (c’est-à-dire, autours de 3 semaines aussi)…..on se demande bien ce que ces études ont pu tester!

Face à ces propos étranges et en même temps très vagues, le journaliste pose la question décisive, à savoir qu’au fond, il faut quand même y croire pour que ça puisse marcher, ce qui implique évidemment la question de l’effet de placebo, même si le terme n’est jamais prononcé.  Là, la praticienne se montre soudainement plus prudente et prosaïque.  Non, il ne suffit pas d’y croire, puisque ces pierres n’agiraient pas comme des baguettes magiques! Ainsi, cela dépendrait de la personne! Comprenez: si ça ne marche pas, ce n’est pas la faute de la thérapie, mais de la personne en question! Chez certaines, les choses se “débloqueraient” en une séance, chez d’autres, ça nécessiterait plusieurs rendez-vous….à 100CHF minimum la séance (90 minutes), ça taxe vite. D’autant plus que ces soins ne sont pas pris en charge par l’assurance de base et seulement par certaines complémentaires. Quand on sait que les primes mensuelles de la LAMAL (assurance de base en Suisse) peuvent déjà compter pour environs 10% de certains revenus, on imagine ce que cela donne s’il faut en sus prendre des complémentaires comprenant ce genre de thérapie! Mais, naturellement, le fait d’y croire et d’être “prêt” (à quoi? On ne le saura pas!) augmente clairement l’efficacité du traitement. Ce qui revient donc bien à sous-entendre que celle-ci dépend en grande partie de la disposition psychologique et cognitive de la personne qui reçoit ces soins. En d’autres termes, ces lithothérapies sont souvent des placebo qui peuvent donner l’illusion au patient qu’elles le soignent si ce dernier est déjà persuadé de sa pertinence! Mais, si celui-ci doute ou n’est pas particulièrement réceptif, alors il ne ressentira aucun changement dans son état.

Cependant, les explications de la praticienne semblent suffisantes à l’équipe de l’émission qui décide de ne pas gratter plus en profondeur (alors qu’elle n’a même pas égratigné la surface). Le journaliste conclut en estimant que même si ce genre de massage n’a pas d’effets scientifiquement vérifiables sur l’organisme, il ne peut pas faire de mal, sauf bien sûr au porte-monnaie. Et encore! Car, nous dit-il, il est au même tarif qu’un massage habituel, soit un massage accompli par un vrai professionnel, voir un physiothérapeute.  Cependant, outre qu’un massage procuré par quelqu’un qui n’a reçu peut-être qu’une formation sommaire en la matière peut très bien vous causer du tort, il se trouve que débourser 100 CHF par séance pour un soin à l’efficacité douteuse et peut-être de mauvaise qualité est bien trop cher payé!  D’ailleurs, en France, les promesses associées à ce genre de thérapie peuvent même être considérées comme une arnaque, ainsi que le démontre ce cas d’un institut de lithothérapie dont la publicité, considérée comme mensongère, a été interdite. L’autre problème vient du fait que consulter ce genre de pseudo-médecin, en cas de réelle pathologie, peut faire prendre un retard dans le traitement qui peut se révéler très lourd de conséquence pour le patient! Et vous pouvez être sûr que dans ce cas, les entreprises ou instituts qui fournissent ce genre de “médecine alternative” sont les premiers à se dédouaner de toute responsabilité!

Du coup, il ressort de l’émission l’idée que la science relève de la croyance, au même titre que les médecines douces et autres thérapies alternatives. Ainsi, tout se vaudrait et les orientations vers une médecine fondée sur la recherche scientifique ou vers une médecine basée sur des conceptions spirituelle du monde serait du domaine du choix personnel, à ne surtout pas remettre en cause. Or, pour laisser entendre que la science peut se réduire à une simple histoire d’opinion, il faut faire entièrement abstraction de la méthode scientifique! C’est à mon sens ce qui explique pourquoi les journalistes ne questionnent à aucun moment cette lithothérapeute sur son charabia ésotérique, ni même n’insistent vraiment pour qu’elle précise son propos qui, au fond, reste toujours très flou. Elle ne cite aucune référence, ni n’explique vraiment sur quoi repose sa pratique, allant jusqu’à affirmer, sans que la journaliste qui mène l’entretien ne la reprenne, que ses bases seraient largement admises. Pourtant, rien n’est moins vrai. Elles sont peut-être acceptées par les adeptes des médecines dites “alternatives”, souvent pseudo-scientifiques, quand elles ne sont pas ouvertement antiscientifiques, mais certainement pas par les scientifiques, les sceptiques et les acteurs sérieux de la société qui refusent de fonder des décisions d’ordre politique collective sur de simples croyances jamais vérifiées, ni scientifiquement, ni même simplement empiriquement.

Et de fait,  pour que la science puisse un jour trouver une quelconque efficacité à la lithothérapie, il faudrait d’abord que celle-ci se fonde sur des théories issues de l’observation systématique et rigoureuse de l’univers, organique et minéral. Or, comme le montre le site Charlatan.com, les traitements aux pierres semi-précieuses et cristaux sont s’inspirent de croyances ésotériques qui n’ont aucun lien avec la réalité de la nature, mais qui sont aujourd’hui exprimées dans un charabia jargonneux, reprenant parfois des termes techniques, comme “énergie”, mais sortis de leur contexte théorique originelle, pour leur donner un vernis de scientificité. Il s’agit ainsi plus exactement d’une nature complètement fantasmée et passée au filtre d’une idéologie spirituelle, voir religieuse.

En conclusion

Comme on peut le constater, l’émission du 18 juin est emblématique en ce qu’elle révèle un réel manque de culture scientifique chez les journalistes généralistes. Il apparaît ainsi que pour eux, la science se réduit à un corpus de connaissances auxquelles on choisit de faire confiance sur la base de leur vraisemblance. Or, celle-ci n’est pas évaluée par rapport au respect de la méthode scientifique, mais plutôt en fonction de la congruence des données et des résultats d’expérience avec les opinions personnelles, voir le ressenti individuel, et une certaine doxa. De plus, réduite à un ensemble de connaissances dont les modalités de constitution ne sont jamais évoquées, la science est alors assimilées à d’autres types de savoirs, comme ceux des médecines dites “douces” ou “alternatives”, découlant généralement de thèses essentiellement idéologiques, voir dogmatiques, et ésotériques, vaguement basées sur une observation généralement biaisée du monde. Croire à la science ou croire à la lithothérapie revient alors presque au même et relève uniquement d’un positionnement individuel.  A tel point que l’on en vient à trouver normal que des praticiens de thérapies potentiellement inefficaces, aux conséquences éventuellement dangereuses, demandent à leurs patients les mêmes tarifs que des prestataires proposant des soins ayant fait leurs preuves!

Ces confusions me semblent profondément problématiques alors que se multiplient les débats de société impliquant la science et ses acteurs. Si le rôle des journalistes, notamment du service public, est d’informer les citoyens et de leur donner les clés nécessaires pour déchiffrer les enjeux de l’actualité, alors il est vraiment urgent qu’ils soient mieux introduits à la méthode scientifique et notamment à l’un de ses principaux éléments épistémologiques et philosophiques: le scepticisme scientifique. Soit, d’après Wikipédia:

[la]  pratique et position épistémologique qui remet en doute la véracité de certaines allégations par manque de preuves empiriques ou de reproductibilité. […]Le scepticisme scientifique s’appuie sur l’esprit critique et la méthode scientifique, privilégiant l’évaluation des théories selon leur réfutabilité, la répétabilité des expériences et le principe de parcimonie (Rasoir d’Ockham) plutôt que d’accepter des déclarations ou des preuves anecdotiques, des théories irréfutables ou fondées sur la foi.

J’ai pris l’exemple de ce numéro de l’émission On en parle, que j’apprécie aussi beaucoup soit dit en passant, parce qu’elle condensait en une heure plusieurs conséquences de la méconnaissance de la science en tant qu’ensemble de modalités d’approche du monde, mais il faut dire qu’elle est très répandue dans les médias et parmi les citoyens. De plus, on ne saurait leur en vouloir trop lorsque l’on se rend compte, comme l’illustrent de nombreux articles de Science et pseudo-sciences, la publication de l’Association française pour l’information scientifique, que de nombreux professionnels actifs dans des disciplines relevant de la science sont souvent eux-mêmes peu au fait des implications de la méthode scientifique. Ou alors, ils abandonnent en grande partie les exigences de cette discipline pour se laisser aller à des dérives scientistes ou antiscientifiques. Cela ne signifie pas qu’il faille se contenter de cet état de fait. Je pense donc que l’engagement par les médias généralistes de journalistes scientifiques ou du moins de journalistes conscients de la méthode scientifique et des diverses réalités que recoupent le concept de “science”, se justifie pour éviter une promotion involontaire de pseudo-médecines, voir d’attitudes rigoureusement anti-scientifiques dommageables.

Edit du 3 juillet 2013: Pour Suzy Collin-Zahn, c’est carrément la logique de l’enseignement scolaire qu’il faudrait réformer, afin favoriser la transmission de l’esprit critique et du scepticisme scientifique, au cœur de la méthode scientifique, plutôt que le bourrage de crâne actuel, qui résulte de la simple accumulation des connaissances scientifiques à transmettre de génération en génération.

Il faut renforcer non pas l’enseignement des sciences, mais celui de « l’esprit scientifique ». De façon générale, il ne faut pas donner aux enfants plus de connaissances « académiques » – ils en sont déjà saturés en France – mais leur apprendre à réfléchir, si possible d’une façon ludique et avec de nombreux exemples. C’est donc toute une réforme de l’école qui s’impose. Il faut y former les professeurs, car ce ne sont pas les master 2 avec leur ingurgitation à haute dose de connaissances qui vont pouvoir jouer ce rôle. Puis, il faut que ceux-ci transmettent cet esprit aux enfants. On ne peut donc espérer un effet qu’en deux générations, mais il n’y a aucune autre solution, et il faut commencer le plus rapidement possible ! Lors d’une entrevue que nous avons eue au Vietnam dans les années 1990 avec le général Giap, celui-ci nous avait expliqué qu’il voulait développer dès l’école les sciences fondamentales comme l’astronomie (alors qu’on avait là-bas pourtant beaucoup d’autres besoins urgents à satisfaire !), afin de contrecarrer l’augmentation des superstitions qui se développaient à grande vitesse. Inspirons-nous de ses propos…