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Sur le fil de la toile #10-13 | Le fossé entre les propos des scientifiques et ce qu’en comprennent les citoyens militants

mouton_surprisDans un rapport sorti aujourd’hui, les scientifiques de l’INSERM écrivent cela au sujet de l’impact de certains pesticides sur la santé humaine:

D’après les données de la littérature scientifique internationale publiées au cours des 30 dernières années et analysées par ces experts, il semble exister une association positive entre exposition professionnelle à des pesticides et certaines pathologies chez l’adulte : la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate et certains cancers hématopoïétiques (lymphome non hodgkinien, myélomes multiples). Par ailleurs, les expositions aux pesticides intervenant au cours des périodes prénatales et périnatale ainsi que lors la petite enfance semblent être particulièrement à risque pour le développement de l’enfant.

Une lecture un tantinet attentive de ces propos fait clairement apparaître que les scientifiques de l’INSERM nous disent que dans certaines conditions d’expositions et suivant les substances, les pesticides peuvent avoir certains effets sur la santé, mais que leur évaluation dépend de nombre de paramètres. Il n’y a donc rien de systématique, ni de dramatique dans leur rapport.

Pourtant, une lectrice du site Humanités Biodiversité, reprenant leurs propos, comprend cela:

L’INSERM a fourni un éclairage puissant dont on est en droit d’attendre des suites de diverse nature: des mesures réglementaires... d’autres recherches scientifiques … des débats… des textes de loiPersonne ne comprendrait que rien ne change.

via Pesticides : Effets sur la santé – Une expertise collective de l’Inserm | Humanite-Biodiversite.fr, le réseau social de l’association Humanité et Biodiversité pour la protection du vivant.

Et elle n’est pas la seule!

Certains scientifiques (mais en rien des spécialistes du domaine en question) s’y mettent aussi, comme Hubert Reeves, qui a relayé cette nouvelle sur Facebook dit ceciMieux vaut le savoir.

Ou encore, le magazine Le quotidien du médecin, qui lui fait très fort:

Non seulement cela, mais en plus, l’article va jusqu’à confondre les propos de l’INSERM concernant les expositions professionnelles et domestiques en amalgamant des conclusions qui sont pourtant différentes (comme je le montre plus bas en réagissant à l’article d’Actu-Environnement).

Une analyse de la littérature réalisée par des experts de l’INSERM montre un lien objectif entre l’exposition aux pesticides pendant la vie professionnelle ou domestique et certaines pathologies. Les rapporteurs appellent à des recherches soutenues pour mieux caractériser les dangers.

Evidemment, comme il s’agit d’un article d’un magazine médical, l’agence de conseil en santé Web 2.0, Axense., le relaie sans plus se poser de questions!

Comme on pouvait s’y attendre, certains journalistes généralistes ne font pas plus la différence entre des expressions tels que “semble”, “potentiel”, et la notion de certitude, et entre “association” et “relation de cause à effets”:

D’autres font quand même un peu mieux et préfèrent se tourner vers des personnes qui comprennent un tant soit peu la démarche scientifique, comme Sylvestre Huet, journaliste scientifique à Libération:

Les associations “citoyennes”, comme d’habitude, ne retiennent que ce qui les arrangent.

Ainsi, la Marche des Bébés oublie de préciser au passage que le rapport de l’INSERM parle de femmes actives dans des professions les mettant régulièrement en contact avec des pesticides, c’est-à-dire, grosso modo, les agricultrices. Certes, l’article du site de La Marche des Bébés est plus précis, mais pour ceux qui s’en tiennent à l’accroche dans le tweet, ils comprennent alors que les pesticides sont nocifs pour le développement de tous les fœtus, quel que soit le degré d’exposition des femmes qui les portent.

Certes, quelques-uns sont plus prudents dans la sémantique de leurs accroches sur Twitter, mais à peine:

Parce que, si on reprend les termes du rapport lui-même, on peut difficilement dire que les liens de cause à effet se resserrent, du moins pas systématiquement! Et on sait depuis longtemps que les professionnels qui sont régulièrement exposés à ces substances encourent un certain nombre de risques, notamment s’ils ne suivent pas les procédures de sécurité liées à la manipulation de ces produits. D’ailleurs, l’article d’Actu-environnement contient une grosse manipulation des propos des scientifiques de l’INSERM qui montre bien que ces militants font feu de tous bois sans y regarder de trop près:

Mais une chose est sûre : les pesticides sont omniprésents dans l’environnement (air, eau, sol, chaîne alimentaire…). Le risque d’exposition est donc chronique. Or, “les pesticides sont, par définition, des substances destinées à lutter contre des organismes vivants considérés comme nuisibles pour d’autres organismes vivants. Ils agissent chimiquement sur des effecteurs qui sont souvent impliqués dans des fonctions vitales ou la reproduction. Ils perturbent la signalisation nerveuse ou hormonale, la respiration cellulaire, la division cellulaire ou la synthèse de protéines, permettant le contrôle efficace du nuisible”. Et ce caractère toxique n’épargne pas les espèces non cibles, dont l’homme…

Une vraie perle de mauvaise foi! En effet, pour les scientifiques de l’INSERM, les pesticides ne sont pas “partout”, et surtout pas dans les mêmes concentrations (ce qui est d’ailleurs une évidence, dans la mesure où l’agriculture ne se pratique pas partout, ni de la même manière):

Dans le cadre de l’Étude de l’Alimentation Totale française (EAT2-2006-2010) visant à surveiller l’exposition alimentaire des populations à des substances d’intérêt en termes de santé
publique, 283 pesticides différents ont été recherchés. Un certain nombre de résidus ont été retrouvés dans les échantillons. Cependant, aucun dépassement de la valeur toxicologique de
référence (VTR) n’a été signalé pour les substances analysées (p. 11 du document de synthèse et de recommandations).

[…]

L’analyse de l’ensemble des mesures réalisées par les Associations agréées de surveillance de la qualité de l’air (AASQA) au début des années 2000 a montré une importante saisonnalité de la présence de pesticides dans l’air, plus faible en hiver, et plus forte au printemps et en arrière-saison. (p. 13 du document de synthèse et de recommandations)

Ensuite, le petit commentaire ajouté par Sophie Fabrégat (auteur de l’article pour Actu-Environnement) à sa propre citation du propos de l’INSERM est particulièrement énorme, voir monstrueux. En prétendant que le caractère toxique de ces substances n’épargne pas les espèces non cibles, dont l’homme, elle nous dit grosso modo que ces pesticides affectent tous les organismes, y compris ceux qu’ils sont censés protéger, puisqu’elle parle d’espèces non-cibles, ce qui est un raisonnement aberrant! En fait, les pesticides sont, par définition, des produits qui ciblent bien des organismes, même si ce ciblage peut être large. Mais, il serait complètement idiot de répandre dans l’environnement un produit qui est dangereux pour tout organisme! Si l’auteur termine sa phrase par trois petits points, c’est que pour elle, la conclusion s’impose d’elle-même. Les pesticides sont partout et leur toxicité n’épargne aucune espèce non-cible, il faut donc bien évidemment les interdire.

Ce ne sont là que quelques exemples de réactions, mais, il apparaît que nombre de citoyens et d’associations ne peuvent s’empêcher de dramatiser les propos prudents des scientifiques lorsqu’on leur demande dévaluer un risque ou un danger. Il semble inconcevable que des risques puissent être limités et tolérables, à condition de prendre certaines précautions. Naturellement, pour en tirer des conclusions plus générales, il faudrait que j’aie beaucoup plus de réactions à analyser. Celles-ci vont peut-être encore se manifester dans les heures et les jours qui suivent, puisqu’il semble que ce rapport soit tout juste sorti hier. Mais, pour avoir une réaction plus rationnelle et proche des propos des scientifiques de l’INSERM, il faut se tourner vers l’article de Futura-Santé, qui conclut assez clairement son article en soulignant que les constats faits pour les professionnels ne peuvent être étendus à l’ensemble de la population:

D’après ce rapport, les agriculteurs sont les personnes les plus menacées par les pesticides. Pour le reste de la population, exposée de façon permanente aux pesticides mais à de faibles doses, il est plus difficile de prédire les risques.

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