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Sur un fil de la toile #10-12 | A propos de quelques fritures sur les lignes entre neurosciences, psychiatrie, grand public et décideurs politiques

Brain_in_a_Jar2L’article du neurobiologiste François Gonon, intitulé La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? et gracieusement mis à disposition gratuitement par la revue ESPRIT que le publie, propose une réflexion assez élaborée sur certains malentendus entre le monde de la science et le grand public sur la signification des travaux des chercheurs, ici dans le domaine de la psychiatrie biologique. Il analyse notamment les influences croisées entre la conception de la démocratie (égalité de chance ou égalité de place) et la manière dont les problèmes psychologiques sont abordés par les médecins, les chercheurs en neuroscience, le grand public et naturellement les décideurs politiques. Nombre de remarques sont d’ailleurs valables pour la communication scientifique dans d’autres domaines. Et il faut dire que les manipulations reprochées à certains chercheurs en neuroscience sont applicables à nombre de scientifiques militants dans d’autres domaines, par exemple, le combat anti-OGM ou pour la psychanalyse.

Cet article a été mentionné dans un billet de blog sur HuffPost par la psychanalyste et pédopsychiatre Caroline Eliacheff qui y voit une explication scientifique de la faillite de la neurobiologie. Elle y décèle notamment la description d’une branche biaisée par le scientisme (dans son sens péjoratif, c’est-à-dire une foi aveugle dans la science) et ayant fait des promesses intenables, mais refusant de l’admettre. Ce milieu en serait donc réduit à s’auto-alimenter par une communication fallacieuse en direction des médias généralistes, toujours à la recherche de scoops, et d’un grand public naïf.

Le problème c’est que ce n’est pas exactement ce que dit l’auteur de cet article, François Gonon. Il ne prétend pas que la neurobiologie aurait failli, mais simplement que nombre d’espoirs scientifiques n’ont pas pu se réaliser (ce qui est courant et ne les discrédite en rien) et que ce que nous appelons communément les “maladies mentales” ne peuvent être abordées uniquement sous un angle neurologique, ce qui impliquerait alors un traitement purement chimique des symptômes. Il relève l’extrême complexité des articulations entre génétique, physiologie et environnement et le fait que, d’une certaine façon, chaque malade est unique. Pour lui, les neurosciences ont toute leur place dans la recherche sur les pathologies psychiatriques, mais elles ne doivent pas devenir le seul angle d’approche comme c’est la tendance lourde aux USA. Et il prône effectivement une séparation assez claire et nette entre les neurosciences et la psychiatrie, estimant que les premières ne doivent pas être entravées par les nécessités thérapeutiques de la seconde.

Female_Robot_clip_art_hightSurtout, Caroline Eliacheff omet de préciser que les reproches faits par Gonon et les co-auteurs de l’article d’Esprit à la psychiatrie biologique concerne essentiellement les pratiques dans le monde anglo-saxon et tout particulièrement aux USA et pas en France ou en Europe continentale, où ces maladies sont abordées dans un sens plus large, impliquant l’environnement matériel et social.