Au fil de mes lectures #10 | Ce que l’on a tendance à oublier des expériences de Stanley Milgram

Cartoon_02_transEn lisant le numéro de juin 2013 du magazine Books, je suis tombée sur quelques extraits de la traduction française de l’article de Stanley Milgram, relatant le déroulement et les résultats de ses expériences sur la manière dont des individus gèrent des injonctions moralement antagonistes (Some conditions of obedience and disobedience to authority): Expérience sur l’obéissance et la désobéissance à l’autorité, aux Éditions La Découverte. Je ne peux que recommander cette lecture à ceux qui se sont intéressés de loin en loin à ces travaux et qui n’ont retenu que l’un ou l’autre de ses aspects les plus spectaculaires ou qui en ont appris l’existence au-travers du documentaire Le jeu de la mort, qui prétendait reproduire le protocole de cette expérience, mais dans un autre contexte, celui de la télévision. En effet, cette initiative contenait plusieurs défauts, que je décrivais déjà à l’époque de sa mise en œuvre (en 2010), mais qui m’apparaissent maintenant en pleine lumière.

Primo, l’ensemble de la démarche était biaisé par un parti pris, soit la conviction des auteurs de ce documentaire de la toute-puissance de la télévision. Deuxio, il n’existe pas UN protocole de cette expérience, mais plusieurs, modulant deux variables absolument centrales, soit la proximité spatiale entre le scientifique (détenteur de l’autorité) et le cobaye, et la proximité physique entre le cobaye et le faux-sujets test. Or, les auteurs de l’expérience du “Jeu de la Mort” n’ont reproduit que l’UN de ces protocoles et en ont tiré des conclusions qui font complètement l’impasse sur ces deux variables.

Il ressort tout d’abord de ce texte que Stanley Milgram refuse de s’en tenir à des résultats qui semblent un peu trop bien confirmer ses hypothèses de départ, à savoir que sous certaines conditions, il est possible d’ordonner à un individu d’exécuter des tâches dont les conséquences vont à l’encontre des préceptes moraux qu’on lui a inculqués. Contrairement aux initiateurs du “Jeu de la mort” qui s’en tiennent aux premiers résultats sans se poser plus de questions, Milgram se demande s’il n’y a pas un problème de protocole. Il en tire même des considérations plus général concernant les recherches sur ce type de problématique:

“Cette situation fit plus que souligner les difficultés techniques de trouver un protocole expérimental opérationnel: elle montra que les sujets étaient bien plus disposés à obéir à l’autorité que nous ne l’avions initialement supposé.” Elle mit aussi en lumière l’importance de la réaction de la victime dans le contrôle du comportement du sujet.

Le protocole même s’articule autour de deux variables, déjà énoncées plus haut, à savoir l’impact de la présence physique du représentant de l’autorité et la proximité potentiellement tactile entre le sujet et la victime. En modulant ces deux variables pour faire évoluer le protocole le long de ces deux axes, il constate alors l’importance du positionnement spatial du sujet par rapport aux incarnations de l’autorité et à sa victime. Plus, la première est spatialement éloignée et la seconde est à portée de main du sujet, moins il obéira. Milgram en conclut donc que:

L’obéissance d’un sujet à des ordres destructeurs dépend très largement des rapports de proximité spatiale entre l’autorité et ce sujet.

Or, ce qui a été retenu par le grand public et, apparemment, certains journalistes et scientifiques, c’est que l’expérience de Milgram prouvait que n’importe qui se soumet à l’autorité et peut être poussé à des actes immoraux pour peu qu’il soit proprement conditionné. Pourtant, ce qu’il en dit lui-même, c’est que c’est la relation, tout particulièrement celle de proximité spatiale, entre l’individu et le détenteur d’autorité, qui détermine la tendance des êtres humains à se soumettre à de telles injonctions. Cela implique donc plus une forme d’instinct de préservation individuelle vis-à-vis d’une instance perçue comme incarnant un pouvoir plus grand, qu’une propension quasi-naturelle à obéir.

Par ailleurs, plus les représentants de l’autorité sont nombreux, plus le sujet se soumettra à leurs injonctions. Il y a donc aussi un effet masse. C’est d’ailleurs probablement essentiellement à cela qu’est dû le taux très élevé d’obéissance des sujets de l’expérience “Le Jeu de la Mort”, qui incluait dans son dispositif un public-plateau, composé d’au moins une trentaine de personnes, représentant, en plus, l’ensemble des téléspectateurs potentiels du concept de jeu télévisé soit-disant testé par ces cobayes.

Ce cas montre aussi le danger qu’il y a à tirer des conclusions hâtives d’expériences scientifiques aux résultats apparemment spectaculaires. En fait, plus ils sont extraordinaires, plus il faut faire attention aux éléments de protocoles ainsi qu’au cadre théorique et aux hypothèses qui ont présidé à sa mise en œuvre.