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Sur un fil de la toile #10-10 | Et la culture scientifique ?

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Nous reproduisons ici un texte que Jean-Claude Pecker a adressé au nouveau Président de la République, au Premier Ministre ainsi qu’aux ministres concernés. Il explicite ses préoccupations concernant la culture scientifique qui, selon lui, est depuis trop longtemps tragiquement ignorée par les gouvernements, et principalement ces récentes années.

Jean-Marc Ayrault a répondu en lui assurant partager « l’idée selon laquelle la culture scientifique est partie intégrante de toute culture » et accorder « une grande importance au développement de la culture scientifique et technologique, aujourd’hui et pour l’avenir, car elle permet de véhiculer une image positive de la science et de la technologie, notamment auprès des jeunes ». Le premier ministre confirme avoir demandé aux principaux ministres concernés « d’en faire un élément de leurs programmes d’action ».

Commentaire d’Ariane Beldi:

Cette lettre touche à un point qui me semble fondamental pour comprendre l’actuelle désaffection croissante pour les sciences chez les jeunes et les moins jeunes, soit le manque d’initiation à la méthode scientifique à l’école. En effet, le plus souvent, l’enseignement se réduit à une transmission de connaissances considérées comme acquises dans un domaine donné et rien n’est dit de la manière dont on est arrivé à cette connaissance. En fait, non seulement on ne touche pratiquement jamais à la méthode scientifique, mais, le plus souvent, la généalogie historique même du savoir n’est simplement pas abordée :

Mais il importe aussi, et même d’abord, de faire comprendre la physique et la chimie de base, mais aussi la mathématique de base, nécessaires à la conception des technologies nouvelles. Il ne suffit pas de montrer tout cela, comme un spectacle de magie. Encore faut-il l’expliquer, le faire comprendre et s’assurer, c’est l’une des missions de la pédagogie, que la personne à qui l’on s’adresse en a effectivement bien compris les principes. Et qu’il s’agisse du théorème de Pythagore, de la nature de l’arc-en-ciel, de l’analyse élémentaire de l’eau ou du sel, ou encore de la conception héliocentrique du système solaire… Ne jamais se satisfaire de montrer la science, et non seulement la faire comprendre, mais s’assurer de ce que ceux à qui l’on s’adresse ont bien compris.

De fait, par exemple, lorsque le théorème de Pythagore est abordé, l’enseignement ne nous dit ni comment Pythagore est arrivé à cette belle formule, ni même ce qui l’a motivé de s’engager dans une telle réflexion. Que cherchait-il? A partir de quoi? Pourquoi était-ce important? Quelle a été sa démarche? Comment y est-il arrivé? Tout ce qu’on nous dit, c’est que ça permet de calculer des angles et des longueurs de côtés de triangles rectangles (donc même pas de tous les triangles, hein!) les uns par rapport aux autres! Big deal! Honnêtement, même à 15-16 ans, je dois avouer que la beauté de ce calcul m’échappait complètement, dans la mesure où je ne voyais absolument pas d’où ça venait, ni même vraiment quelle pouvait être la motivation pour de telles prises de tête! Et comme on ne faisait que calculer des longueurs par rapport à d’autres dans des problèmes tout aussi abstraits et sans aucun lien avec un quelconque contexte auquel s’identifier, on pouvait franchement avoir l’impression de faire quelque-chose de totalement inutile. De fait, pour moi, la science, et tout particulièrement les maths, sont effectivement longtemps restées une sorte de “spectacle de magie” ou plutôt de prestidigitation, dont je n’arrivais souvent pas à saisir le “truc”.

Peut-on reprocher aux enseignants de ne pas suffisamment mettre l’accent sur la méthode scientifique et sur la généalogie historique des connaissances scientifiques? Je n’en sais rien. Je ne veux pas leur jeter la première pierre, dans la mesure où il me semble qu’ils sont confrontés à une vraie difficulté, que l’on retrouve d’ailleurs dans tous les autres domaines scolaires: le temps. Dans mon cas, par exemple, nous avions à peine 6 périodes (45 minutes) de mathématiques par semaine, 2 périodes de biologie, et autant en chimie et physique. Comme l’enseignement scientifique, tout comme dans les domaines de sciences humaines (langues, histoire, géographie), se basent essentiellement sur la transmission des “savoirs” considérés comme acquis et stables, à chaque génération, le programme s’alourdit un peu plus, tandis que, paradoxalement, le nombre d’heures de cours a diminué ces dernières 30-40 années. Dès lors, on peut difficilement attendre des profs de science qu’ils fassent de la “pédagogie” scientifique en donnant un large espace aux questions de méthodes et de production de ce savoir, alors que les programmes imposent que les élèves accumulent une quantité toujours croissante d’informations à chaque étape de leur progression scolaire.

Je me souviens que l’un de mes derniers profs de math au lycée (gymnase pour les Vaudois, collège pour les Genevois, et d’autres Romands) nous répétait fréquemment qu’il était idiot de faire des mathématiques sans faire de la philosophie (oui, en Suisse romande, cela fait près de 40 ans que la philosophie n’est plus enseignée à l’école et au lycée). Ayant commencé à prendre connaissance de quelques philosophes de “base” après avoir fini ma scolarité, je me suis rendue compte qu’il avait 100x raison. Parce que la méthode scientifique telle que nous la connaissons aujourd’hui a bien un fondement philosophique. D’une certaine manière, le cloisonnement à outrance entre les matières, notamment entre la philosophie et les sciences est en train de produire non pas des scientifiques technocrates sans conscience, comme semblaient le craindre certains au cours du 20ème siècle, mais bien des scientistes d’une part, et surtout, des anti-sciences de l’autre, ces derniers occupant quand même beaucoup plus de place dans les espaces médiatiques et politiques de nos jours. En effet, si l’enseignement présente la science comme une espèce de tour de magie ou de prestidigitation, alors les gens considèrent qu’elle n’est pas différente des autres croyances et qu’elle peut donc être jugée de la même manière, soit en fonction de ses dangers moraux et sociétaux potentiels et de la corruption de ceux qui la pratiquent. Voilà pourquoi il arrive si souvent qu’un scientifique qui ne va pas dans le sens idéologique des militants anti-science ou alter-science est si souvent directement accusé de se vendre aux diables capitalistes!

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