Sur un fil de la toile #12 | L’élection du Conseil fédéral par le peuple ou la disqualification du parlement au profit de l’UDC zürichoise

Hetelia_Switzerland_TransLes opposants à l’initiative de l’UDC visant à instaurer l’élection du Conseil Fédéral par le peuple nous répètent que cela causerait une rupture historique en faisant passer la Suisse dans un régime politique similaire à ce qui se fait en France ou en Italie. Cependant, dans une telle configuration politique, le peuple ne porte pas un gouvernement au pouvoir. Il élit un président, qui lui-même nomme alors un Premier Ministre, chargé à son tour de constituer un cabinet ministériel en soumettant à l’approbation du nouveau président et parfois du parlement, une liste de “papables”. Certes, les candidats à la présidentielle affichent souvent, ou du moins suggèrent, au cours de leurs campagnes, les noms des personnalités susceptibles d’obtenir le poste de Chef du gouvernement et de celles ayant des chances de devenir ministres dans celui-ci, ce qui signifie que les citoyens peuvent avoir déjà une idée du type d’exécutif qui résultera de leur choix. Mais, à ma connaissance, il n’existe aucune démocratie où les ministres sont directement élus par le peuple, comme cela deviendrait le cas si l’initiative de l’UDC devait être acceptée le 9 juin prochain. 

Un grand saut dans l’inconnu….en a-t-on vraiment besoin maintenant?

En réalité, il résulterait d’un tel vote un système tout aussi unique que celui dans lequel nous vivons actuellement et qui repose sur un fragile équilibre entre plusieurs pouvoirs: d’une part, le triptyque habituel exécutif-législatif-judiciaire, mais aussi, d’autre part, un législatif divisés en trois entités: le Conseil national, le Conseil des Etats et le peuple. Les citoyens sont représentés à la fois par les députés qu’ils envoient siéger à Berne sous la bannière de différents partis, correspondant aux idéologies les plus courantes parmi les électeurs, et par eux-mêmes, lorsqu’ils sont appelés à s’exprimer au cours de référendums ou d’initiatives. Entre ces deux formes de représentation, au Conseil des Etats, se trouvent un niveau intermédiaire, celui des cantons, c’est-à-dire des entités administratives et historiques recoupant des identités politiques et des intérêts économiques régionaux. On peut donc difficilement prétendre que le peuple n’a pas suffisamment son mot à dire dans le système suisse! L’exécutif, soit le Conseil Fédéral, fonctionne selon une collégialité qui prend en compte aussi bien les injonctions des partis siégeant au Conseil national, que celles provenant des représentants cantonaux du Conseil des Etats.

Une élection des Conseillers fédéraux par le peuple court-circuiterait littéralement cet équilibre, reléguant le parlement à l’arrière-plan et mettant l’exécutif directement en face-à-face avec le peuple, puisque nos ministres tireraient leur légitimité directement des électeurs. Les partisans de l’initiative voient dans une telle configuration un triomphe total de la démocratie helvétique, qui, de semi-directe, deviendrait franchement bien plus directe. Et de fait, l’UDC ne cache pas qu’il verrait avec plaisir le peuple décocher quelques beaux directs du droit aux Conseillers fédéraux désignés à sa vindicte. Mais, du coup, les membres de l’exécutif n’auraient plus de compte à rendre aux conseillers nationaux et aux représentants des cantons! On se retrouverait alors dans un système hypertrophié, avec un parlement réduit à l’état de simple relai législatif et un exécutif plus que jamais otage de la logique de sondages, incapable de prendre des décisions impopulaires ou de dire au peuple les choses qu’il n’a pas envie d’entendre.

Une consécration politique du Röstigraben

Il y a un autre ver dans la pomme. Les initiants prétendent vouloir compenser l’exacerbation du déséquilibre démographique en faveur de la majorité suisse alémanique déjà écrasante que représenterait cette nouvelle manière d’élire l’exécutif en réservant des sièges aux minorités. Le problème, c’est que les génies de l’UDC ont décidé de grouper les Tessinois (5% des Helvètes) et les Romands (20%) dans la catégorie “Suisse latine”, ce qui fait disparaître de facto la minorité italophone. Comme il n’est pas question d’augmenter le nombre de ministres, qui sont sept depuis la fondation de la Suisse moderne en 1848, cela signifie que la Suisse allemande (75% de la population) pourra envoyer 5.25 candidats et la “Suisse latine” (25%), soit la Romandie + le Tessin, 1.75 candidats! Je vois ça d’ici: 6 candidats entiers et une espèce d’hybride latino-teutonique en provenance de Bienne ou de Fribourg, si possible originaire du Tessin! Bon, apparemment, ils ont décidé d’éviter d’aboutir à ce genre de résultat ridicule et le partage est le suivant: 5 sièges aux Alémaniques et 2 aux Latins. Mais, ça ne change rien du tout pour les Tessinois! Alors, outre que cela renvoie définitivement à la Saint-Glin-Glin tout espoir pour le Tessin d’être à nouveau représenté par un Conseiller fédéral de cette région (le dernier, Flavio Cotti, a pris sa retraite en 1999), cela signifie qu’il consacrerait officiellement et pour longtemps le Röstigraben  (le fossé du “Rösti”) déjà tellement enracinés dans les esprits en le matérialisant carrément dans le fonctionnement gouvernemental national. En effet, cela signifierait que les Conseillers fédéraux ne représenteraient plus le peuple suisse dans son ensemble, mais uniquement les électeurs de leur partie de la Suisse. Et vu le déséquilibre démographique en faveur des Suisses allemands, cela consacrerait aussi définitivement la minorisation des Romands et des Tessinois au point que la Confédération ne les prendrait plus du tout en compte! Le parlement n’étant plus en position de force pour demander des comptes au gouvernement, la Suisse allemande, et notamment le Canton de Zürich, qui comprend à lui seul 17,5% de la population totale du pays,  serait de fait aux commandes du pays sans aucun réel contre-pouvoir démocratique!

En finir avec les magouilles politiques pré-électorales! Vraiment?

L’UDC argue aussi qu’un tel changement permettrait d’en finir avec les manigances de coulisse qui présideraient à l’élection des Conseillers fédéraux par le parlement. Ils ont évidemment tous encore en tête la cuisante humiliation ressentie lorsque ce dernier a évincé d’une manière effectivement roublarde le père spirituel et leader historique de l’UDC, Christophe Blocher, en refusant de le ré-élire à son poste de chef du DFJP en 2007, mettant à sa place UNE transfuge du parti!  Bien évidemment, les mêmes oublient un peu facilement que ledit Blocher est arrivé initialement à son poste, en 2004, avec la même roublardise, grâce…..à pas mal de magouilles entre l’UDC et certains PLR et PS, pour faire sauter Mme Ruth Metzler, qui occupait alors le second siège PDC!  De toute évidence, personne n’aime goûter à ses propres breuvages amères! Ils font également l’impasse sur un léger détail dans cette histoire: les auteurs des marchandages de coulisse avant les élection du Conseil fédéral sont…eux-mêmes élus par le peuple! Si celui-ci est incapable d’envoyer des gens honnêtes au parlement, quel garanti y a-t-il qu’il fasse mieux en élisant les ministres au niveau national? Le “peuple” deviendrait-il miraculeusement compétent et raisonnable là où il semblait pourtant démontrer toute son incapacité et son irrationalité simplement parce qu’il s’agit du gouvernement du pays?

La différence entre une campagne cantonale et fédérale:

Les mêmes arguent que nous élisons bien les gouvernements cantonaux et communaux. Ils ne voient donc pas pourquoi on ne reporterait pas aussi cette méthode au niveau fédéral. Mais, il se trouve que les candidats au Conseil d’Etat de chaque canton viennent de ces régions et ils ne font campagne qu’au niveau cantonal. Il y a bien sûr une énorme différence entre une campagne nationale et une campagne régionale, non seulement d’un point de vue financier, mais aussi et surtout dans le contact avec les citoyens. En réalité, ce serait même totalement nouveau, car aucun parti n’a jamais mené de campagne électorale au niveau national, sauf, sauf….l’UDC, en 2007. En effet, le parti avait affiché la bouille de son leader historique sur toutes les affiches pour l’élection….au Conseil national. Je suis sûre que nombre de candidats à cette députation ont dû apprécier le message:Soutenez Blocher, votez UDC!” Car, en réalité, même les élections au Conseil national se déroulent au niveau cantonal, puisqu’il s’agit pour chaque canton d’y envoyer un certain nombre de députés représentants les diverses tendances partisanes au sein de leurs populations, en plus des deux délégués pour chaque canton au Conseil des Etats. Il est évident que seuls les candidats issus des plus grands partis et disposant des meilleures ressources politiques (humaines, financières et assises partisanes) seront à même de concourir.

L’argent ne fait certes pas tout dans une campagne de vote, dans la mesure où l’on peut se passer d’un gros budget si la position défendue est déjà largement plébiscitée par les citoyens, mais dans une élection, c’est le nerf de la guerre! En effet, il faut avoir les moyens d’aller se faire connaître aux quatre coins de sa circonscription. Même dans les élections cantonales et communales, les candidats ont besoin d’un budget minimal pour faire campagne, d’autant plus que la Suisse connaît un système politique de milice. Il faut donc avoir les moyens financiers pour s'”acheter” le temps nécessaires à l’action politique et au militantisme. C’est évidemment d’autant plus vrai si la circonscription en question est élargie à l’ensemble du territoire national, dans un pays où les gens s’identifient d’abord à leur canton et ne savent souvent pas ce qui se passe dans les deux autres ères culturo-linguistiques.  Et l’UDC, parti le plus riche de Suisse, le sait très bien!

En Bref:

Si nous résumons, cette initiative vise à discréditer complètement le parlement fédéral, dont l’action serait alors court-circuitée par l’exécutif, qui ne lui rendrait désormais plus aucun compte puisqu’il ne serait redevable qu’au peuple. Ou plus exactement aux citoyens des deux ères culturelles suisses issues d’un  redécoupage à la hache du pays mettant face-à-face les germaniques et les latins et consacrant ainsi officiellement le Röstigraben et la domination absolue  du canton de Zürich, la région démographiquement la plus importante de Suisse (17.5% de la population totale à lui seul). Cet exécutif, lui-même, serait alors constamment en campagne et ses membres passeraient leur temps à se tirer dans les jambes, handicapant encore plus la direction du pays et provocant alors une cascade de référendums et d’initiative afin de l’encadrer. Enfin, comme l’obligation de mener des campagnes électorales au niveau national favoriserait évidemment les partis les mieux dotés financièrement , à savoir l’UDC et le PLR, ce serait évidemment un bon moyen de réduire définitivement au silence toutes les formations plus petites, notamment à gauche!

Si l’on met bout à bout les problèmes que posent cette initiative, on se rend compte que ce serait la formule idéale pour permettre à l’UDC zürichoise de prendre le pouvoir en Suisse!