Commentaires à chaud #4 | Repentir ou repentance?

Bookworm1_transJe viens de voir d’un œil (l’autre était fixé sur mon ordinateur à faire du copié-collé entre mes deux blogs pour transvaser les textes de mes résumés de projet de thèse ici) un excellent documentaire sur Les coulisses suisses de la guerre d’Algérie à la RTS1 et mon attention a soudainement été particulièrement alertée par un mot que j’entends souvent depuis quelques années et qui m’écorche franchement les oreilles, pourtant très résistantes:  REPENTANCE. 

Je crois avoir entendu ce terme pour la première fois il y a quelques années et ce devait être dans la bouche de Nicolas Sarkozy ou d’un autre membre de l’UMP qui s’exprimait sur la question de l’attitude que le gouvernement français devrait adopter face à certains pans de l’histoire national récente ne passant pas vraiment.  Je ne me souviens plus vraiment du contexte, mais à ce moment-là, mes oreilles avaient aussi sifflé. Je me suis immédiatement demandée d’où sortait ce mot à la consonance tellement désagréable que j’en ai aussitôt déduit qu’il était connoté particulièrement négativement. En tous cas bien plus que le terme voisin et qui m’aurait semblé bien plus approprié, à savoir: le REPENTIR.

J’ai donc décidé de jeter mon deuxième œil dans le dictionnaire et plus exactement Le Robert – Dictionnaire Historique de la Langue Française.  Je n’y trouve pas d’entrée individuelle pour REPENTANCE, mais il est mentionné comme un  dérivé de REPENTIR apparu en ancien français. La REPENTANCE désignait alors le regret douloureux que l’on a de ses fautes et de ses pêchés et reste liée au contexte purement religieux. En effet, entre-deux, le mot a été remplacé par REPENTIR, qui est quand même plus familier, même s’il semble lui aussi tombé en désuétude dans les normes sociales actuelles. D’après le Robert, il s’agit donc d’une forme substantivée de l’infinitif (v.1160) désignant l’acte par lequel on regrette sa faute et l’on promet de la réparer, et par extension, le regret d’avoir accompli une action quelconque (fin XIIè siècle). En gros, les deux mots veulent dire la même chose, mais l’un est une résurgence d’un vieux terme religieux, tandis que l’autre s’applique de manière plus général au besoin ressenti de faire amende honorable pour des comportements contraires à la morale. Le Littré le confirme. En effet, il définit la REPENTANCE comme la Douleur qu’on a de ses pêchés, de ses fautes et le REPENTIR comme la Tristesse particulière que nous causent nos fautes. Le Larousse ne dit pas autre chose.

Alors, pourquoi avoir fait remonter un terme des tréfonds du dictionnaire historique, qui plus est à la signification essentiellement religieuse? Il apparaît certes dans le Robert – Dictionnaire historique de la langue française que le mot REPENTANCE a été réactivé par la déclaration de repentance de l’Eglise catholique à l’égard des Juifs (1998).  Mais, cela ne me dit toujours pas pourquoi ce terme est passé dans le langage politique sur les questions d’histoire et de mémoire historique. J’ai regardé dans l’Encyclopaedia Universalis, mais il ne lui accorde aucune fiche. Le terme apparaît dans d’autres articles en tous genres, mais sans explication sur sa ré-émergence actuelle dans le langage courant.

C’est dans ce genre de cas que Wikipédia peut s’avérer très utile. L’encyclopédie participative en ligne reprend aussi l’explication religieuse pour REPENTANCE, mais elle apporte un éclairage sur la source de cet usage qui semble effectivement être l’ex-président français, N. Sarkozy.

L’ancien président de la République Nicolas Sarkozy a souvent utilisé ce terme, au cours de la campagne de 2007. Le dimanche 6 mai 2007, soir du 2e tour de l’élection présidentielle, il prononce cette phrase : « Je veux en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres »(Repentance, Wikipédia)

Dans son esprit, la repentance semble associée à une espèce de masochisme historique indu, consistant à s’auto-flageller pour des crimes commis dans le passé mais qu’il faudrait arrêter de ressasser pour aller de l’avant. Pourtant, si l’on en croit la manière dont ce terme est fréquemment utilisé, notamment comme le reporte la même fiche Wikipédia, il semblerait que le rejet de la REPENTANCE corresponde plus à un refus pur et simple de revenir sur une période historique récente impliquant une responsabilité gouvernementale, potentiellement collective, parce que le pays concerné vivait déjà sous le régime moral et légal des Droits de l’Homme:

Le 30 octobre 2012, l’ancien ministre Gérard Longuet est filmé en train de faire un bras d’honneur pendant le générique de fin de l’émission Preuves par 3 sur la chaîne de télévision française “Public Sénat“. Il explique ensuite que ce geste grossier était une réaction à la publication d’une dépêche AFP selon laquelle l’Algérie demandait une reconnaissance franche des crimes perpétrés par le colonialisme français6. Gérard Longuet considère au contraire que “[…] la France n’a pas à avoir honte de sa présence en Algérie pendant la colonisation” et que “Refaire l’histoire, 182 ans plus tard, ne permet pas d’aller de l’avant.”(Repentance, Wikipédia)

En effet, il ne s’agit pas de “refaire” l’histoire, mais simplement de l’admettre telle quelle est et de reconnaître que l’Etat français a causé un certain nombre de torts qui allaient à l’encontre des valeurs qui le fondaient déjà à l’époque. Or, de toute évidence, certains ne l’entendent pas de cette oreille et le terme de REPENTANCE, à la sonorité presque exotique, fait un épouvantail bien plus repoussoir que le terme REPENTIR, même si leur signification est pratiquement la même. Et je pense que c’est pour cela que ce mot m’horripile à ce point, alors même que l’on peut difficilement faire plus “français”.