Sur un fil de la toile #7 | L’évaluation des arguments au faciès de leurs énonciateurs

Us__Them_1Il y a quelques semaines, je vous faisais part de mon appréciation pour un article de Robert Paarlberg, traduit de l’anglais en français par Books, dans lequel le politologue, spécialiste des questions alimentaires, dénonçait ce qu’il considère comme La grande illusion du bio.  Les réactions, qui ne se sont pas faites attendre, auprès de la rédaction du magazine littéraire, relèvent presque du réflexe pavlovien. Comme à chaque fois qu’une personne s’aventure à questionner une certaine doxa de l’écologie politique, les partisans les plus militants de celle-ci s’empressent alors de demander quelle est l’appartenance politique et économique de celui qui s’exprime. Comme si cela était primordial pour évaluer la justesse de ses propos. Pourtant, les “écolos” n’ont de loin pas le monopole de cette réaction. C’est d’ailleurs cela qui justifie que j’inaugure mon septième fil de la toile, qui concerne les diverses manœuvres de diversion utilisée par les gens pour éviter de devoir écouter ce que leur disent leurs interlocuteurs et réflechir à leur propos, du moment qu’ils les ont identifiés comme étant en désaccord avec leurs opinions ou, surtout, avec leurs convictions.

C’est ainsi que Books a publié  une des nombreuses lettres de protestation que la rédaction a reçu suite à la publication de la traduction française de l’article de Paarlberg.  Dans celle-ci, le lecteur/trice affirme que le propos du politologue ressemble à ces articles, nombreux, émanant de personnes ayant des conflits d’intérêts entre leur présumée indépendance et l’appartenance à des sociétés agroalimentaires. En d’autres termes, cette personne soupçonne d’office Paarlberg d’être un agent de l’industrie agissant en sous-marin, simplement parce qu’il s’est permis de critiquer une certaine doxa parmi les adeptes de l’agriculture bio. Notez qu’il n’a pas rejeté en bloc les techniques employées dans le secteur du bio, mais qu’il se contente simplement d’argumenter contre l’idée que ce type d’agriculture serait en mesure de remplacer avantageusement l’agriculture industrielle actuelle pour nourrir l’ensemble des populations de la planète. Mais, cela suffit à provoquer des soupçons à propos de son éventuelle complicité criminelle avec une industrie forcément malveillante. L’auteur de la lettre  exige alors que l’existence ou l’absence d’éventuels conflits d’intérêt de Robert Paarlberg soit révélée, question de crédibilité. Cela signifie que pour elle, l’état des relations que ce chercheur entretient avec l’industrie détermine entièrement l’attention qu’elle accordera à ses propos. Dit autrement, qu’il ait eu la moindre relation avec Monsanto, ce qui semble avoir été le cas pour un mandat de consultation (pour lequel il n’a pas été payé, d’après Books), son intégrité morale est alors considérée comme définitivement entachée et sa capacité à l’indépendance irrémédiablement inhibée. Il devient alors un ennemi idéologique et ses propos ne méritent donc plus la moindre attention. Qu’il dise des choses justes et censées ou pas n’a strictement aucune importance. Il faut le rejeter d’office parce qu’il a eu à faire une fois à Monsanto.

Et voilà comment on évite à bon prix l’effort d’un vrai débat tout en se donnant bonne conscience. En effet, grâce à cette méthode d’esquive, on peut faire d’une pierre deux coups. Non seulement on s’économise la peine de défendre sa propre position, ce qui oblige de chercher des contre-arguments et donc à approfondir sa réflexion sur un sujet donné (avec le risque alors de remettre en cause une part ou l’entier de sa conviction), mais en plus, on peut la renforcer, en se persuadant que tout ce qui vient d’en-face ne peut qu’être mauvais. C’est une tactique fréquemment utilisée par les personnes, surtout militantes (mais pas exclusivement), qui n’ont qu’une connaissance extrêmement superficielle d’une problématique, mais qui se sont forgée une opinion tranchée sur cette base. N’ayant alors que peu d’outils pour la défendre, et ne sachant parfois même pas très bien d’où elle leur vient ni même pourquoi elles y adhèrent, elles ont alors recours à ce stratagème pour cacher ces lacunes et conserver intacte leur conviction.

Enfin, comme un de mes amis sur Facebook me l’a très justement fait remarquer, l’usage des forums en-ligne pour débattre, avec justement la possibilité de s’exprimer par écrit, sans interruptions intempestives, et de se relire avant de publier, ne semble pas avoir vraiment contré ce phénomène. Au contraire. Il est extrêmement courant de ne lire qu’une phrase sur deux ou même un mot sur deux de l’intervention d’un interlocuteur et de se faire trop rapidement une idée caricaturale de sa position, pour pouvoir ensuite rejeter d’emblée tout ce qu’il a à dire.

Il s’agit ainsi de l’une des multiples tactiques employées pour éviter toute “dissonance cognitive” résultant de la confrontation avec des informations et des arguments, qui ne rentrent pas dans le schéma d’une opinion. Plus celle-ci est fortement intégrée à la vision du monde de la personne, plus elle aura tendance à utiliser de telles méthodes d’évitement.  Ici, je me suis attachée à décrire rapidement celle que j’appelle “l’évaluation de l’argument au faciès de son énonciateur”. Mais, il en existe bien d’autres, que je traiterai dans des billets subséquents, sur ce fil.

2 thoughts on “Sur un fil de la toile #7 | L’évaluation des arguments au faciès de leurs énonciateurs

  1. J’aime beaucoup ton article. Il me semble qu’identifier son interlocuteur permet souvent de mieux comprendre son référentiel lorsqu’il s’exprime, néanmoins il est clair que nous avons tous, à différents degrés, tendance à ne résumer l’autre qu’à un ou deux paramètres de sa personnalité, ou de son histoire personnelle. Il est bon, sain et intelligent de rappeler qu’une personne qui a d’autres convictions peut tout de même nous faire voir des points que nous n’avions pas perçus, ou nous donner une vision d’un problème différente, enrichissante, qui puisse nous faire repenser les choses sous un angle neuf, nous poser d’autres questions. Merci pour ce billet!

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    • Merci pour le commentaire! Je suis tout à fait d’accord que connaître les appartenances politiques, idéologiques ou socio-professionnelles de son interlocuteur permet de mieux comprendre d’où il parle, mais il me semble que ça ne devrait pas être le premier critère pour évaluer un propos. A mon sens, cette information ne devient pertinente qu’une fois qu’on s’est donné la peine d’écouter cette personne et que l’on veut comprendre comment elle est arrivée à telle ou telle idée. Je pense d’ailleurs traiter de cette question dans un autre billet.

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