Sur un fil de la toile #6-4 | Politiquement hyper-incorrect ou la confusion entre dénigrement et anticonformisme

Woman_with_boxing_gloves_transCes derniers mois, je n’ai pu m’empêcher d’épingler quelques articles des Observateurs.ch, un site qui se présente comme un nouveau média romand et prétend apporter un politiquement incorrect qui ferait défaut au paysage journalistique de la région. J’en ai même fait le prétexte à l’inauguration de ma nouvelle rubrique simplement correct, que je conçois comme une réaction à une tendance de plus en plus appuyée dans l’espace public à faire passer des idées réellement incorrectes, mais dans le sens premier du mot, soit inexactes, fausses, voir malhonnêtes, pour de l’anticonformisme. Comme si la révolte contre une norme dominante impliquait forcément de manipuler les faits et de laisser derrière soi toute rigueur intellectuelle. Cependant, j’ai été tellement occupée par ma thèse (que j’ai terminé de rédiger, yeah!), que je n’ai pas eu le temps de réagir aux incorrections qui se sont littéralement multipliées sur ce site, le tirant de plus en plus bas sous le niveau zéro de l’argumentation au point d’en arriver au niveau des insultes. Eh oui, apparemment, maintenant, le dernier nec plus ultra de l’anticonformisme consisterait à insulter ses adversaires idéologiques, voir politiques, en les traitant de tous les noms d’oiseau. De toutes évidences, ce n’est pas seulement l'”esprit de recherche”, pourtant initialement revendiqué par le créateur de ce blog collectif d’opinion, qui fait trop bien-pensance pour ces “journalistes” auto-proclamés, mais aussi simplement la réflexion tout court! Pourquoi se prendre la tête à développer un raisonnement basé sur une recherche des faits quand on peut simplement invectiver les gens de manière injurieuse?  C’est ainsi qu’une tirade  empreinte d’une grossièreté machiste des plus grasses et consternantes contre le mouvement féministe radical ukrainien FEMEN  a récemment retenu mon attention. Il faut dire qu’agiter un tel torchon sous le nez de n’importe quelle féministe, même très, très modérée, équivaut à donner une grande tape sur un bras récemment cassé!

Les FEMEN se sont faites connaître du monde entier en 2010 grâce à des manifestations publiques choc et parfois assez trash, dont la caractéristique principale est leur nudité. Surnommée les féministes aux seins nus, ces activistes, surtout des jeunes universitaires entre 18 et 25 ans, militent depuis plusieurs années pour le respect des droits fondamentaux des femmes ukrainiennes et  particulièrement contre la prostitution, le plus souvent aux mains de mafias actives dans le trafic d’êtres humains en Ukraine. Leur principal mode d’action consiste en des performances publiques au cours desquelles elles se présentent dénudées tout en revendiquant le contrôle de leur corps de femme et le refus de son exploitation sur un mode capitaliste. Leur sens développé de la mise en scène théâtrale et médiatique leur a assez rapidement attiré les foudres des autorités politiques et religieuses les accusant de salir l’image de leur pays et de diffuser un modèle immoral de la femme. Après avoir été plusieurs fois arrêtée par les forces de l’ordre, et subi diverses formes d’intimidation, et finalement sous le coup d’une accusation pour déprédation de monuments publics (elle avait scié une croix en bois en pleine rue à Kiev), Inna Schevchenko, l’une des militantes les plus en vue du mouvement, quitte l’Ukraine en août 2012 et se rend en France, à l’invitation de féministes comme Caroline Fourest et Ni Putes, Ni Soumises pour continuer son combat à Paris et y fonder FEMEN-France.

Depuis septembre 2012, cette nouvelle pousse féministe radicale a fait preuve d’un grand dynamisme puisque l’association a déjà réalisé plusieurs happenings (contre le viol, contre la charia, en faveur du mariage civil pour tous, etc.). Ces actions ne sont évidemment pas passé inaperçues. De fait, l’agression dont certaines ont fait l’objet lors de leur rassemblement pour protester contre la manifestation organisée le 18 novembre 2012 par Civitas, une association catholique intégriste française, s’opposant au projet de loi pour légaliser l’accès au mariage civil pour les couples homosexuels,  leur ont assuré un tapage médiatique national et international. Pour justifier le débordement de violences à leur égard de la part de certains manifestants, appartenant semble-t-il aux Jeunesses nationalistes et au GUD (Groupe Union Défense – un mouvement d’extrême-droite particulièrement violent actif au sein de la population estudiantine), nombre de commentateurs ainsi que de partisans de l’extrême-droite ont alors accusés les FEMEN d’avoir doublement agressé les manifestants, y compris les enfants les accompagnant: symboliquement, en affichant des messages anti-catholiques sur leurs poitrines nues, et physiquement, en aspergeant les participants à la manifestation avec le contenu de mini-extincteurs domestiques. Pour l’instant, il apparaît que ces derniers ont beaucoup de mal à apporter la preuve d’une réelle attaque physique de la part des militantes féministes, alors que les images des coups de pieds et de poings que leur ont distribués certains manifestants ont, elles, fait le tour des médias et d’Internet.  Et naturellement, aucun ne voit le moindre problème à ce que des manifestants aient eu une réaction complètement disproportionnée par rapport à la provocation à laquelle ils ont été confrontés.

Si l’usage de la nudité militante n’est pas nouvelle dans les actions de protestations, le fait qu’elle soit affichée par des femmes aux mensurations de mannequins en a choqué plus d’un(e), les accusant alors de faire du pseudo-féminisme tout en utilisant le système médiatique et leurs formes avantageuses pour se faire de la publicité à bon compte. Tandis que d’autres, à l’instar de l’auteur de l’article susmentionné, se sont déchaînés contre elles à coups de clichés et de stéréotypes les plus éculés. Cependant, je dois avouer que je n’ai vu aucun article aussi ordurier que celui-ci, sauf, bien entendu, sur certains blogs d’extrême-droite et anti-féministes.

C’est ainsi que déjà dans le titre, Pétasses de combat, la Rédaction des Observateurs.ch nous met au parfum du ton global de l’article: malveillant et grossier.  Et de fait, les épithètes injurieux et les anathèmes déboulent dès les premières lignes comme un véritable torrent de boue qui déborde de partout pour recouvrir pratiquement toute la page: néo-féministes à la mamelle ballante, mégères dépoitraillées, matrone en chef, drôlesses échevelées, vierges qu’on se surprend à pouvoir encore effaroucher, cohorte de furies en mal de correction, féministes de bazar, avant le grand final: l’accusation de prostitution! Bref, un vrai florilège, que dis-je, un feu d’artifice de préjugés anti-féministes, condensés en quelques paragraphes. Rien ne manque: la terroriste intellectuelle, coincée, nymphomane hypocrite, prostituée et complètement hystérique (cf. une étude historique et lexicale résumant bien la persistance de ces descriptions depuis le début des mouvements d’émancipation et de libération des femmes au 19ème siècles). C’est tout juste si l’on remarque l’autre stéréotype tout aussi éculé concernant l’association fréquente entre pays de l’Est et camps de travaux forcés, lorsqu’il nous décrit Inna Schevchenko en chef de district du goulag local. En effet, dans le flot d’antiféminisme, on y décèle d’abord l’habituelle accusation d’autoritarisme faite aux mouvements d’émancipation de la femme. Nulle part, par conte, on ne relève chez l’auteur de cette logorrhée verbale, la moindre perplexité face à la surréaction, que l’on pourrait qualifier de véritablement hystérique,  de certains manifestants aux provocations des FEMEN.  Apparemment, il trouve tout à fait normal et naturel qu’un homme, estimant que sa sensibilité a été un peu trop égratignée, le fasse savoir en chargeant comme un fou furieux dans le tas! Même un sanglier blessé ne perd pourtant pas ainsi la boule!

Tout cela n’est déjà pas très brillant et ne parle guère en faveur de l’anticonformisme revendiqué par les rédacteurs des Observateurs.ch, mais l’auteur de la diatribe anti-FEMEN ne s’arrête pas là. S’enfonçant résolument et tête la première dans la gadoue la plus poisseuse, le voilà qui se met à colporter des rumeurs infondées. En effet, il conclut triomphalement son coup de gueule par une “révélation”: L’une des militantes de FEMEN serait une escort girl! Tadaaaam! Il nous l’avait bien dit, hein, toutes des putes, ces féministes! Il tire cette révélation d’un autre blog qui s’est simplement contenté de relayer, sans vraiment chercher à le vérifier, un billet du site d’Alain Soral, Egalité & Réconciliation, prétendant détenir la preuve que FEMEN ne serait pas ce qu’elle prétend être. Sauf que voilà, le “scoop” en question est basé sur des photos non-sourcées, non-datées, floutées ou cadrées de telles sortes à ce que la tête de la femme représentée soit coupée, et une vague comparaison entre des tatouages (dont deux sont tellement courants qu’ils pourraient appartenir à n’importe qui d’autre) sur les bras et dans le bas du dos. Outre que les photos peuvent avoir fait l’objet d’un traitement photoshop (un des tatouage saute du bras droit au bras gauche entre deux photos), il apparaît qu’elles ne sont même pas cohérentes entre elles, le seul tatouage un peu original n’apparaissant que sur celles où la tête de la femme est coupée et le cadre tellement serré qu’il est impossible de savoir dans quelles circonstances ces photos ont été prises.

Mais, évidemment, l’opportunité de traîner le nom des FEMEN dans la boue grâce à des évidences pourtant pour le moins “floues”, pour euphémiser, étant trop belle, l’auteur de l’article et la rédaction des Observateurs n’allaient quand même pas s’arrêter pour autant! Au point où en sont ces “journalistes”, ce genre de considérations relèvent même de la pinaillerie inutile! Ou de la “pensée unique”, comme ils diraient! Parce que si  chez la gauche doctrinaire, les épithètes tels que “nazi”, “facho”, “néo-libéral”, etc., constituent l’ultime qualification censée couper la chique au contradicteur, du côté des réactionnaires de droite, ce sont les incantations contre la “pensée unique” ou la “bien-pensance”, la “pensée dominante”, etc. qui servent d’épouvantail visant à clore toute discussion!

A ce niveau-là, l’idéologie pure tient lieu de principale boussole, l’esprit partisan a remplacé l’esprit critique et l’invective pamphlétaire, quand elle ne se fait pas carrément outrancière et ordurière, s’est substituée à toute argumentation ou même simple raisonnement à peu près construit. Bref, ces gens essaient vraiment de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, ou, plus exactement, du dénigrement bête et méchant, dont a ici un exemple particulièrement caricatural, pour de l’anticonformisme!

D’après Stephen Colbert, un célèbre comédien humoriste américain, sévissant maintenant depuis 10 ans sur la chaîne new-yorkaise Comedy Central, il  existe une institution médiatique particulièrement indiquée pour ce genre de “journalisme”:  Fox News. En effet, il semblerait que la chaîne d’actualité en continue cherche régulièrement à recruter des parleurs qui ne réfléchissent pas trop. Peut-être que l’auteur de cette diatribe anti-FEMEN, ainsi que les rédacteurs des Observateurs.ch  devraient répondre à cette annonce: