Sur un fil de la toile #6-3 | Allô, allô, les chrétiens? C’est pour quand les manifs contre l’horreur?

Preacher_Frame_transDans un billet récent publié sur le site des Observateurs.ch et intitulé: Allô les musulmans ? C’est pour quand les manifs contre l’horreur?, Mireille Vallette s’est fendue d’un appel aux musulmans à manifester contre une série d’exactions commises au nom de l’islam en quatre jours! On a droit à une espèce de liste de cas pris en vrac dans plusieurs pays du monde et reflétant pourtant diverses circonstances, comme si toutes ces situations se valaient simplement parce que les auteurs de ces horreurs se revendiquent de l’islam. Qu’est-ce que des musulmans des Balkans, de Turquie et du Maghreb, qui constituent la majorité des population se considérant de culte et/ou de culture musulmane en Europe ont à voir avec les cinglés de la dynamite et de la machette qui occupent le nord du Mali? En quoi devraient-ils répondre de ce que font le Qatar ou Al-Qaida ou même encore quelques individus échaudés qui versent leur bile sur Internet à propos d’un coup de pub qui leur reste en-travers de la gorge? Pas grand-chose à priori. Mais, pour Mireille Valette, qu’ils se considèrent comme musulmans suffit à tous les mettre dans le même sac. De fait, ne semblent mériter sa confiance que des musulmans apostats et/ou descendant quotidiennement manifester contre non seulement des attentats ou des violations flagrantes des Droits Humains dans certains pays lointains, dont ils ne sont souvent même pas originaires, mais aussi contre la moindre expression d’idées certes réactionnaires, mais tout ce qu’il y a de plus légal, par certains radicaux intégristes. Mais s’il fallait descendre dans la rue chaque fois qu’un réac’ s’exprime sur la toile, nous ne ferions plus grand-chose d’autre! Et autant dire qu’elle ne fait probablement confiance qu’à de très, très rares musulmans!

Pour justifier cette tirade fourre-tout, elle intime donc aux musulmans, tous les musulmans du monde, y compris ses voisins, de la rassurer, s’ils ne veulent pas qu’elle continue de tous les associer à des fous furieux, pourtant surtout actifs à des dizaines de milliers de km chez elle!  Ou plus exactement, elle espère qu’ils vont enfin se décider à nous aider à ne pas faire d’amalgame ! En d’autres termes, si elle a abandonné toute rigueur intellectuelle et s’est laissée aller à une ridicule paranoïa anti-musulmane et xénophobe, au point de ne plus savoir distinguer entre un citoyen lambda et des bigots, voir des fanatiques, ce n’est pas de sa faute! Non, c’est celle des musulmans, sans aucune distinction! Comme modalité de dé-responsabilisation individuelle et intellectuelle, c’est drôlement commode!

Outre ce raisonnement fort pratique pour inverser les responsabilités et se dédouaner à bon compte de réflexes primaires, ces propos posent deux autres problèmes.

Le premier concerne le deux poids deux mesures assez évident dans sa manière d’aborder la question du fanatisme religieux. En effet, je n’ai pas entendu Mme Valette, ou aucun des adeptes de ces appels à la “responsabilité” des musulmans “modérés”, enjoindre les “chrétiens modérés” à descendre manifester en masse leur indignation contre les horreurs perpétrées en leur nom ou au nom de la Bible par des fanatiques chrétiens. En fait, je n’ai même jamais entendu parler de “chrétiens modérés”, comme s’il était une évidence incontestable, voir une doxa, que la majorité des chrétiens n’ont pas une relation pathologique à leur religion et que seule une minorité d’entre eux pose problème. De plus, par fanatisme chrétien, je ne fais pas référence à la chasse au sorcière au 16ème siècle ou aux inquisitions entre le 11ème et le 18ème siècles. Je ne parle même pas de la colonisation en Afrique, en Asie et en Amérique (du sud et du nord) en parti justifiée par le devoir d’évangélisation. Non, je fais références à des événements et des exactions qui se sont déroulées ces dernières décennies et dont certaines sont encore perpétuées aujourd’hui.

Frêle – 1, 33 mètre pour 36 kilos -, mal nourrie et anémique, la victime, dont l’identité n’a pas été révélée, portait des jumeaux. L’équipe médicale qui a procédé à l’IVG a expliqué que celle-ci était d’autant plus inévitable que la fillette risquait de succomber à la grossesse, entrée dans sa quinzième semaine.

Mais, de toute évidence, la vie de la petite fille de 9 ans est moins importante pour l’Eglise que celle de deux fœtus de 15 semaines! Et apparemment, les Catholiques du reste du monde, notamment en Europe, trouvent cela normal, puisqu’on ne les a pas entendus! Et on n’est pas prêt de les entendre, semble-t-il, comme l’indique mon Edit du 4 juin 2013, à la fin de ce billet!

On m’objectera que, si,si, des chrétiens manifestent régulièrement contre ces horreurs, puisque, par exemple, de nombreuses associations des pays d’Europe et d’Amérique latine concernés par les régimes militaires d’extrême-droite, se sont battus pour que leurs gouvernements reconnaissent ces exactions et indemnisent les victimes, ou que d’énormes manifestations ont eu lieu un peu partout contre les guerres en ex-Yougoslavie, ou encore, que les crimes contre les LGBT sont régulièrement dénoncés dans des cortèges de la “Gay Pride”. Le petit problème, c’est que ce ne sont pas des “chrétiens” qui manifestent, mais des citoyens, souvent même athées revendiqués, généralement liés d’une manière ou d’une autre aux victimes de ces exactions (notamment pour la Gay Pride, puisqu’il s’agit d’événements organisés par des associations LGBT). On n’a vu nulle part des démonstrations de protestations de masse de la part de gens défilant sous une bannière d’abord chrétienne!

Le deuxième problème, moins évident, porte sur la question de l’enfermement des gens dans une identité unidimensionnelle, qui leur serait constamment rappelée et renvoyée à la figure. Dans son appel aux “musulmans”, Mireille Vallette somme tous les citoyens se revendiquant de la religion islamique ou même simplement de la culture musulmane, de se manifester publiquement à chaque exaction commise par des islamistes ou par des gouvernements se réclamant de la loi coranique, et ce, sans aucune distinction de courant, d’origine ou même de degré d’implication dans la pratique cultuelle. Une telle approche ne peut évidemment que favoriser le communautarisme qu’elle prétend combattre, puisqu’elle leur dit, en substance, que l’islamisme est avant tout l’affaire des musulmans et qu’ils devraient régler cela entre eux. En poussant cette logique jusqu’au bout, les non-musulmans seraient alors moins légitimes à s’indigner publiquement contre le terrorisme ou les exactions islamistes, surtout quand les victimes sont elles aussi des musulmans. On pourraient même considérer qu’ils n’ont rien à dire, puisque cela regarderait d’abord les musulmans. Cela revient alors à segmenter la vie publique par communautés, chacune devant se préoccuper des éléments problématiques en son sein. C’est donc la meilleure recette pour faire exploser la notion de bien commun et de collectivité nationale. Et en Suisse, avec le cantonalisme, ce serait doublement problématique!

Ensuite, je ne vois pas au nom de quoi on pourrait obliger des citoyens européens de religion ou de culture musulmane à se politiser, même pour dénoncer les exactions islamistes. Nos pays connaissent des taux de participation citoyenne abyssaux sans précédent, avec toujours moins de gens, surtout chez les jeunes, se préoccupant de la chose publique et des questions politiques. Il n’y a pourtant pas grand-monde pour essayer de leur forcer ainsi la main et les quelques rares qui s’y essaient sont généralement accueillis avec des accusations de manquement grave à l’idéal démocratique qui laisse chacun libre de s’impliquer ou pas dans la vie publique et de prendre part aux processus de décisions politiques. Par exemple, je nous vois mal exiger des jeunes hommes de 18-25 ans qu’ils s’impliquent plus en politique, simplement parce que c’est leur groupe démographique qui est le principal responsable de l’insécurité et de la petite et grande criminalité. Pourtant, à suivre la logique de Mme Vallette, ils devraient tous, sans exception, manifester massivement presque tous les jours et se politiser pour combattre ces fléaux, cela quelle que soit leur origine socio-culturelle ou leur mode de vie, s’ils ne veulent plus qu’on les amalgame constamment avec les criminels!

Enfin, l’obligation de se politiser que Mme Vallette veut imposer à toute personne se considérant musulmane est simplement irrecevable. En effet, son discours consiste à asséner que si les musulmans subissent des stigmatisations publiques, au cours desquelles se déchaînent souvent des discours de dénigrements d’une incroyable violence verbale, et des discriminations, c’est parce qu’ils ne s’impliquent pas suffisamment dans l’espace public. Quel que soit l’angle d’approche de ses propos, on retombe toujours dans la logique consistant à blâmer la victime. Sans compter qu’elle conçoit cette engagement politique sous un angle très spécifique: il s’agit pour les musulmans de marcher dans les traces d’une Ayaan Irshi Ali ou d’une Taslima Nasreen, soit des femmes qui ont rejeté l’islam de manière claire et nette et l’ont fait savoir urbi et orbi. En effet, lorsqu’ils marchent plutôt dans celles d’un Tariq Ramadan, qui, lui aussi, ironiquement, reprend exactement le même discours que Mireille Vallette à l’égard de ses cor-religionnaires en Europe, elle est la première à hurler au péril vert. Mais, même s’ils choisissent une voie médiane, à l’instar des musulmans pour la laïcité comme Mme Saïda Keller-Messali, elle ne leur fera pas vraiment confiance. Ainsi, non seulement elle enjoint tous les musulmans à se politiser, mais en plus, en suivant une voie parfaitement balisée par une idéologie spécifique qui est la sienne. En d’autres termes, si vous êtes musulman et que vous voulez que Mme Vallette vous fasse confiance, rejetez l’islam et rejoignez la droite “décomplexée”! Ce discours n’a donc strictement rien de démocratique, ni même de cohérent. Et il est d’autant moins cohérent que, comme je l’ai exprimé plus haut, il ne s’adresse pas à l’ensemble des populations se revendiquant d’une religion, mais uniquement à un groupe bien particulier, qualifié par des gens qui, fondamentalement, le rejettent. Comme le résumait très bien, encore récemment, Hasni Abidi, directeur du Centre d’étude et de recherche sur le monde arabe et musulman, cité par cet article du Temps:

si les musulmans dits modérés, c’est-à-dire l’écrasante majorité, ne sont pas assez audibles, c’est aussi parce qu’ils veulent se définir d’abord comme citoyens, se fondre dans la société et ne pas être indéfiniment comptables de tous les faits et gestes des radicaux.

Les “Edit” ou mise à jour (màj) de ce billet de blog:

Je me suis rendue compte que si on fait un peu attention, l’actualité concernant les actes de barbarie commises au nom de Dieu ou du dogme religieux par des non-musulmans est assez fournie. Depuis la publication de ce billet en novembre 2012, j’ai ajouté pas moins de 5 màj et cela, sans chercher particulièrement ces informations, mais simplement en les incorporant systématiquement quand elles sont portées à ma connaissance. Je vais donc continuer ainsi et peut-être que je publierai alors un autre billet, analysant ces actualités. Elles sont classées par thèmes et par dates.

Edit du 8 janvier 2013: Maintenant, il semblerait que de tristes rigolos aient monté une page Facebook prétendant révéler la corruption en Ouganda, mais accusant plutôt des intellectuels et des militants d’être des homosexuels. Face aux injonctions à retirer cette page, les auteurs ont répondu que c’était aux homosexuels de faire leur “coming out” et d’en subir les conséquences! Comme si l’homosexualité était une forme de corruption politique! Et naturellement, toujours aucun chrétiens évangélistes pour se manifester publiquement contre ce genre d’incitation à la haine et à la destruction! Non, les gens qui se sont mobilisés pour contrer ce mouvement sont des partisans fermes du respect des droits fondamentaux de chaque être humain, réunis au sein de l’organisation Change.org.

Edit du 9 janvier 2013: Je viens d’apprendre que la justice camerounaise vient d’acquitter deux hommes du crime d’homosexualité, pour lequel ils risquaient tous deux plusieurs années de prison et de grosses amendes. Mais, ce n’est pas grâce à la mobilisation des chrétiens évangélistes d’Europe ou d’Afrique. Non, c’est grâce à Saskia Ditisheim, avocate et présidente de l’Association Avocats sans frontières-Suisse qui a réussi à convaincre le juge que le fait de s’habiller en femme ne faisait pas automatiquement d’un homme un homosexuel. Et cette association ne me semble pas particulièrement liée à une quelconque dénomination religieuse. On ne peut donc pas clamer que ce sont des chrétiens qui se sont mobilisés pour ces personnes, mais bien avant tout des citoyens fidèles aux principes des Droits de l’Homme (qui ne sont pas uniquement d’inspiration chrétienne ou judéo-chrétienne) et avocats.

En fait, on apprend dans un article du Temps d’aujourd’hui (10.01.2013) que les l’église catholique serait particulièrement impliquée dans l’incitation à la haine des homosexuels et à la violence contre eux, notamment Victor Tonye Bakot, l’archevêque de Yaoundé, dont, nous dit l’article, «les prêches brûlants d’homophobie ont de forts retentissements médiatiques.»

Celui de Noël 2005, qui l’avait fait assimiler l’homosexualité à un «crime contre l’humanité» et accuser les homosexuels de submerger la haute administration, avait frappé les esprits et provoqué une crise politique au plus haut niveau.

Alors, je crois qu’il y a quelques bonnes raisons pour des catholiques de s’indigner, non? Ou bien on va m’objecter que tant que des minorités chrétiennes sont opprimées dans les pays musulmans, on ne va pas bouger le petits doigts pour les homosexuels qui se font persécutés dans les pays chrétiens? Ou mieux encore, que les homosexuels n’étant qu’une minorité, dont les revendications menacent en plus les fondements de la famille traditionnelle, ils n’ont qu’à se débrouiller seuls pour se faire respecter?

  • Edit du 17 juillet 2013: Je viens d’apprendre qu’Eric Ohena Lembembe, l’un des principaux militants camerounais pour les droits des LGBT a été retrouvé mort chez lui, le corps horriblement mutilé, témoignant des tortures qu’il a subis de la part de ses agresseurs. Pour l’instant, personne ne sait pas qui ils sont, mais vu le peu d’empressement des autorités et de la police à punir les agressions contre des LGBT au Cameroun et leur tendance à plutôt les réprimer, il y a de bonnes chances qu’on ne les retrouve jamais. En d’autres termes, ces criminels jouissent d’une quasi-impunité! Or, comme je l’ai relayé dans mon Edit de janvier dernier, ci-dessus, l’église catholique joue un rôle certain non seulement dans l’encouragement à la violence envers les personnes LGBT, mais aussi dans le maintien de la criminalisation des relations sexuelles entre personnes de même sexe! Il y a donc de bonnes chances que ces actes d’une incroyable barbarie aient été motivés par une lecture intégriste de la Bible. A quand les grosses manifs catholiques (et éventuellement protestantes, ils sont la bienvenue, si, si!) à travers la planète pour protester contre ces horreurs commises au nom de Dieu????!! Parce que là, ça commence à devenir franchement insupportable!

Edit du 28 juillet 2013: Dans cette tribune publiée dans le New York Times, intitulée The Brutality of ‘Corrective Rape’ (La brutalité des “viols correctifs”),  nous apprenons que le viol est une plaie particulièrement répandue en Afrique du Sud (1 homme sur 4 a violé une femme au moins une fois dans sa vie!!) et qu’une bonne partie de ces agressions sont motivées par le désir de soi-disant guérir des LGBT de leur “déviance” sexuelle. Apparemment, ce sont surtout les lesbiennes qui en sont victimes. Or, il apparaît que non seulement des églises cautionnent ces actes de barbarie, mais que certains de leurs représentants y participent! Où sont les manifestations de masse catholiques et protestantes pour dénoncer ces horreurs et ce mésusage des Saintes Ecritures pour justifier ce genre d’ignominie???

Edit du 4 juin 2013: Je viens d’apprendre que la Cour suprême du Salvador, un pays où tout avortement, même thérapeutique, est interdit, a refusé le droit d’avorter à une femme dont la grossesse mettait sa vie en danger. En effet, la jeune femme est atteinte de Lupus, une maladie auto-immune. Il a fallu que les médecins contournent la justice en provoquant la naissance de manière anticipée par césarienne. Or, le fœtus, anencéphale, soit dépourvu de cerveau, est naturellement mort dès sa naissance. L’état de santé de la femme, dont la vie était menacée, et le fait que son fœtus n’aurait jamais été viable, puisque dépourvu du principal organe lui permettant de fonctionner en-dehors du ventre d’une femme n’ont pas fait bouger les représentants de l’Eglise salvadorienne d’un iota. Alors, où sont donc tous ces Catholiques si préoccupés par les droits fondamentaux des femmes? Pourquoi ne manifestent-ils pas ouvertement leur opposition à cette Eglise et au pouvoir politique sur lequel elle a encore tellement d’influence dans ces pays d’Amérique latine?

Edit du 26 juin 2013: On vient de me signaler cet excellent article du e-magazine Regards.fr sur “une église pas très catholique“, en Espagne et en Argentine, daté du 1er janvier 2008. Les journalistes Barbara Vignaux et Emmanuel Riondé y reviennent sur la décision de Benoît XVI de béatifier plusieurs centaines de prêtres tués par les Républicains durant la guerre civile espagnole, tout en laissant soigneusement de côté ceux qui ont été persécutés par le régime franquiste. A partir de cet épisode, ils montrent que l’Eglise n’a jamais vraiment son introspection sur son rôle durant les dictatures fascistes en Europe et en Amérique Latine, se contentant souvent du stricte minimum et faisant plutôt obstruction à toute initiative visant à établir les faits historiques sur les actions du clergé et du Vatican. Etrangement, on n’a pas vu beaucoup de catholiques se révolter contre ce comportement! En effet, ceux qui tentent d’obliger l’Eglise a prendre ses responsabilités ne le font pas en tant que catholiques, mais en tant que victimes ou proches des victimes des régimes militaires de ces pays.