Simplement correct #2 | Le Canard enchaîné à ses à-priori anti-OGM au point de s’emmêler les pattes

Us_them1_transCet article est, semble-t-il copié-collé du Canard Enchaîné. Si cette reprise a été fidèlement faite, alors, je dois dire que je suis particulièrement déçue par les propos de la journaliste Brigitte Rossigneux. Je croyais que le créneau de ce journal satirique était justement le recul intellectuel par rapport à l’actualité, surtout quand elle se fait aussi polémique. En effet, il est impossible de croquer et caricaturer les acteurs de la vie publique si l’on est incapable de prendre de la hauteur par rapport à elle, voir à soi-même. J’avais effectivement aussi l’impression que l’auto-dérision était une des recettes du volatile imprimé! Je me souviens d’excellents dossiers réalisés sur diverses personnalités politiques de tous bords (mon intérêt pour la res publica, même française) et le fonctionnement des médias (mon domaine d’études). Mais, apparemment, quand il s’agit de science, les “canardeurs” semblent aussi désarmés et désarçonnés que n’importe quel autre forçat de l’information généraliste. Du coup, incapable de juger du contenu du texte et de sa pertinence, la journaliste tombe dans le même réflexe que n’importe quel canard pékinois (désolée, je n’ai pas pu m’empêcher, même si ça vole bas….oulaa, je suis en forme aujourd’hui!) qui n’a plus que de vagues souvenirs de ses cours de math et de science en secondaire: se préoccuper du contexte. Et uniquement du contexte. Refusant d’évaluer le contenu de l’étude et, apparemment, des reproches qui lui sont adressées, il ne lui restait plus qu’à considérer les informations qui lui étaient facilement disponibles: la question des éventuels conflits d’intérêts.

Sauf que même en abordant le débat sous cet angle, la journaliste semble ne pas vouloir prendre la distance qui s’imposerait pourtant, tant la notion-même de conflit d’intérêts est régulièrement galvaudée. C’est même tellement caricatural que l’on a du mal à comprendre qu’elle n’ait pas saisi cette occasion pour s’en moquer au moins un peu! En effet, dans les discours qui nous sont régulièrement servis dans le cadre de ce genre de polémique scientifico-médiatique, le moindre contact entre un scientifique et des industriels constitue un marquage indélébile et permanent du premier, le rendant à jamais suspect. Du coup, dans ces domaines dont l’état s’est progressivement et partiellement désengagé en laissant la charge de la recherche aux entreprises, n’importe quel expert devient douteux, puisqu’il n’en existe pratiquement aucun qui n’a pas eu des contacts avec l’industrie à un moment ou un autre de sa carrière. La distinction entre “bons” et “mauvais” scientifiques devient alors sacrément corsée. Pour la simplifier, les acteurs militants de ce débat ont réussi à imposer dans l’espace public et politique une définition qui leur donne la part belle, puisqu’ils ont décidé de distinguer entre les “bons” scientifiques, soit les chercheurs-militants à la Gilles-Eric Séralini, qui se rachètent en développant une science “citoyenne”, et les “mauvais”, corrompus et vendus aux multinationales (Monsanto & Cie), soit tous les autres. Ce qui explique que Brigitte Rossigneux ne s’intéresse pas du tout aux éventuels conflits d’intérêts du prof. Séralini et de son équipe et se focalise uniquement sur ceux des scientifiques critiques de cette étude. Cette approche permet alors fort commodément d’évacuer facilement tout ce qu’ils pourraient avoir à dire. Même si leur message est factuel et fondé. En effet, qui s’intéresse à une vérité scientifique émise par des salauds? Surtout si elle va contre ses propres à-priori? Comme cela, on peut se dispenser à bon prix de l’effort de confronter ses propres préjugés à la réalité.

Non seulement cela, mais on peut aussi alors se libérer de l’exigence de précision et de vérification. C’est ainsi que la journaliste s’abaisse à relayer une accusation dont son propre auteur a pourtant reconnu qu’il n’avait pas le moindre début de bout de preuve pour l’appuyer. En effet, le fameux rhumatologue Marcel-Francis Kahn a précisé, dans une interview avec un des journalistes d’Arrêt sur Image en avril 2008, que s’il “est opposé à la campagne de défense inconditionnelle des OGM menée l’Afis depuis deux ans et qu’il juge probable que des liens existent entre ces deux chercheurs et Monsanto ou ses filiales” […], il n’a pas connaissance de fait précis et [qu’il] ne possède pas de preuve matérielle pour étayer ses propos. Il est vrai que cette information n’apparaît plus directement sur la première page des résultats de Google, mais elle existe. Surtout, à cette lumière, on se rend compte que l’accusation est totalement infondée et même carrément de nature calomnieuse. Mais bon, comme il s’agit de dénoncer des salauds, inutile de s’embarrasser de vérifications futiles!

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5 thoughts on “Simplement correct #2 | Le Canard enchaîné à ses à-priori anti-OGM au point de s’emmêler les pattes

    • Bonsoir,

      Désolée pour le temps mis à publier votre commentaire, mais pour une raison que j’ignore, WordPress l’avait rangé dans le spam et je ne l’ai pas vu tout de suite! Merci de votre intervention et je vais lire votre poste dès que possible!

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  1. J’ai enfin compris où se situait le bug! En fait, il n’y en avait pas! Vos deux commentaires se sont malencontreusement retrouvés dans la catégorie spam. Heureusement, WordPress les conserve et permet de les approuver. Mais, cela ne se voyait pas sur mon application. Je vous remercie donc beaucoup de votre message et de votre patience!

    Ne vivant pas en France, je ne suis pas une lectrice régulière du Canard Enchaîné, mais les quelques fois que je l’ai eu entre les mains, ça a toujours été une très bonne expérience, ce qui fait que j’étais d’autant plus surprise de trouver une telle rhétorique dans ce journal. Cependant, je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous sur la responsabilité du “postmodernisme” et de la sociologie des sciences.

    J’avoue que je crois plus du tout à la notion de “postmodernisme”. Elle est devenue un véritable fourre-tout que certains agitent à tout-va. Il est vrai que c’était un mot-clé dans mes premiers cours de sociologie et anthropologie aux USA, à la fin des années 90, mais j’ai toujours été assez sceptique à son égard, parce que déjà à ce moment-là, j’avais l’impression que chacun de mes profs en avait SA définition et que ça partait dans toutes les directions. Quand je suis revenue en Suisse, je me suis rendue compte que la notion y avait encore d’autres significations. J’ai donc fini par l’abandonner, parce que c’est vraiment devenu un mot-bateau dans lequel chacun met plus ou moins ce qu’il veut. Dès que c’est un peu bizarre et relativiste, c’est postmoderne! Mais, il y a relativisme et relativisme. Ici, je pencherais plutôt pour un autre phénomène: celui de la démocratisation et de la massification de la parole dans l’espace public (encouragée par les technologies numériques de communication) concomitante à une remise en question de la légitimité des spécialistes ou des experts. Dans un autre poste, j’ai cité cette fameuse déclaration d’Isaac Asimov, qui remonte aux années 80, et qui souligne un dévoiement de la notion de démocratie dans l’idée que l’opinion de chacun en vaut une autre, y compris bien mieux informée, du simple fait que chacun a, à priori, le droit de s’exprimer publiquement. Je pense donc que l’on est là plutôt confronté au désire d’un nombre croissant de citoyens de prendre part à des débats parfois très techniques ou philosophiques qui peuvent en partie les dépasser. Du coup, ils font valoir ce qu’ils peuvent faire valoir. La journaliste du Canard (comme nombre de commentateurs de l’actualité “OGM”) n’y comprenant pas grand-chose, elle s’en prend à ce qui est à sa portée, soit la question morale et politique des conflits d’intérêts. Et je crois que nous sommes tous touchés par ce penchant! Après tout, on a vu des universitaires qui n’ont rien à voir avec la biologie ou les biotechnologies s’exprimer à titre quasi d’experts sur l’expérience de Séralini, dont un mathématicien, spécialiste des statistiques, et un sociologue! D’un côté, ça dénote quand même d’un intérêt réjouissant de la population pour des sujets qu’on avait tendance à laisser aux universitaires, mais de l’autre, chacun se sent autorisé à rabattre le caquet de l’autre, même quand il en sait moins que lui sur le sujet!

    De plus, je ne pense pas que la sociologie des sciences aie vraiment contribué à jeter l’opprobre sur les communautés scientifiques et les institutions qui les hébergent. En fait, mon impression est qu’elle est relativement absente des discours médiatiques et courants. Ce que l’on nous sort régulièrement tient plutôt du stéréotype que la sociologie des sciences rejette justement, notamment celui du savant-apprenti sorcier ou du savant fou et démiurge. Enfin, en tous cas, dans la sociologie des sciences que j’ai étudiée il y a une dizaine d’années. C’est vrai que j’ai lu quelques textes surréalistes sous certaines plumes, mais la plupart des analyses du monde scientifique que j’ai lues me paraissaient assez bien fondées et pertinentes. Je pense donc que la sociologie des sciences peut très bien éclairer certains aspects du fonctionnement de la science, même si certains auteurs ont tenté d’utiliser cette approche pour remettre en cause la rationalité et la méthode scientifique. Mais, en cela, ils n’ont souvent fait que reprendre des discours qui circulaient déjà dans certaines écoles de pensée, voir même dans le grand public.

    Voilà, au plaisir de vous relire! Je découvre aussi votre blog et y retournerai volontiers!

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  2. C’est la “face cachée” du Canard Enchaîné, qui n’est pas toujours là où on l’attend, notamment à propos des sciences. J’ai déjà eu la même impression que vous, et pas qu’une fois.
    Vous avez raison, aussi, de stigmatiser l’importance accordée au contexte au détriment du fond : merveilles du postmodernisme et de la sociologie des sciences.

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