Sur un fil de la toile #6-2 | De la paresse intellectuelle de certaines “élites” à l’heure de la démocratisation de l’expression

On me dira que je devrais laisser tomber, que j’ai vraiment d’autres choses plus importantes à faire et qu’au final, ça ne devrait pas m’empêcher de dormir. Et effectivement, ce n’est pas cela qui m’empêche de dormir. J’ai plein d’autres soucis, du côté de ma thèse. C’est vite vu, je peux difficilement regarder ma collection de DVD d’anime sans ressentir une immense lassitude et une envie de fondre en larmes. Mais, j’ai toujours eu un intérêt prononcé pour la vie politique telle qu’elle s’exprime dans l’espace médiatique et avec l’intégration du Web dans les habitudes de débats et de communication des citoyens, il est devenu encore plus trépidant et dense. Du coup, je peux difficilement m’empêcher de cogiter et de réagir à ce que je lis sous le clavier des divers acteurs du débat citoyen.

Or, j’ai l’impression, mais c’est totalement subjectif et il faudrait donc le vérifier de manière plus rigoureuse et méthodique, que les participants à ces débats semblent être tombés massivement dans un travers repérés dès les années 80 par un certain Isaac Asimov (!), qui le limitait alors surtout au contexte nord-américain:

There is a cult of ignorance in the United States, and there always has been. The strain of anti-intellectualism has been a constant thread winding its way through our political and cultural life, nurtured by the false notion that democracy means that “my ignorance is just as good as your knowledge.

[Newsweek (21 January 1980), cité dans Wikiquote]

A mon sens, on retrouve tout particulièrement ce type d’attitude parmi nombre de ceux qui prétendent urbi et orbi vouloir pourfendre le politiquement correct et la pensée unique de l’élite ou de l’establishment, opposé au peuple et à son bon sens, voir à sa sagesse multiséculaire. A ce titre, on a régulièrement droit à des attaques en règles contre tout ce qui relève d’une expertise, du moins, lorsqu’elle contredit les intuitions des opinions publiques les plus bruyantes, et à des accusations de trahison, voir de tromperie du citoyen, simplement parce que le résultat de ces expertises ne collent pas avec ce que’ils constatent dans leur vie de tous les jours. On tombe alors dans une espèce de relativisme qui voudrait que l’expérience personnelle et subjective vaille autant que n’importe quelle autre, mais surtout, autant que toutes les études de terrain menées en long et en larges par des chercheurs, qu’ils soient universitaires, fonctionnaires ou experts pour des institutions privées. Du coup, ces postures supposent que le témoignage peut parfaitement tenir lieu de preuve irréfutable sur laquelle construire toute une réflexion philosophique et politique.

Vous me direz, jusque-là, rien de nouveau sous le ciel. Cela fait belle lurette que les gens ont tendance à vouloir généraliser leur propre expérience de vie, à confondre leur opinion avec un savoir et un ressenti collectif avec une réalité factuelle, selon la règle qui voudrait que pleins de gens qui s’expriment de la même manière ont moins de chance de se tromper qu’une personne seule. Mon problème vient du fait que des personnalités supposées non seulement être capable de faire ces distinctions, mais aussi de les mettre en œuvre dans leurs réflexions publiques, ne le fassent pas. Et non seulement cela, mais en plus, elles se laissent aller à une véritable paresse intellectuelle, justifiée par la prétention de se mettre au niveau du peuple. Alors, outre le fait que cette posture suppose que le peuple (quoiqu’on puisse entendre par cette notion, j’essaierai d’y revenir une autre fois) serait incapable de penser avec du recul et de comprendre un raisonnement construit sur des faits vérifiables, elle signifie aussi qu’au lieu de vouloir élever le débat, ces personnes préfèrent le réduire à sa plus simple expression: le pugilat verbal.

Ainsi, la plupart du temps, les arguments sont limités au stricte minimum, à savoir des thèses affirmées souvent de manière péremptoire et ne souffrant aucune contradiction, et à des exemples anecdotiques et frappant l’imagination, mais sans aucune prise de recul ni re-contextualisation ni même d’évaluation de leur pertinence. Et si ça ne suffit pas, ceux-ci sont alors précédés ou agrémentés d’attaques ad hominem pour disqualifier, souvent d’entrée de jeu, les contradicteurs potentiels, non pas sur la base de leur incapacité à proposer des réflexions convaincantes, mais uniquement sur celle de leur positionnement politique et de leurs relations avec l'”establishment” (je reviendrai aussi une autre fois sur cette notion on ne peut plus flottante….on est toujours l’establishment de quelqu’un!), voir de leur origine sociale, nationale ou religieuse, quand on ne sous-entend pas carrément que leur sexe les empêcherait de réfléchir correctement.

Or, lorsque ces intellectuels auréolés de leurs titres professionnels se mettent à avoir recours à ce type de stratégie rhétorique, ils risquent de conforter dans leur mépris de l’argumentation et de la réflexion les citoyens qui n’ont jamais appris à construire des arguments ni même à débattre autrement qu’en tentant de discréditer leur contradicteur. En effet, si même des journalistes, des essayistes, des professeurs d’université, des chercheurs, bref, des “intellos”, se mettent à boxer verbalement et à tirer au bazooka sur des moustiques, alors, il est possible que les gens moins bien formés en la matière considèrent plus que jamais toute forme de nuance, d’écoute de l’autre, de tentative de compréhension, bref, de dialogue, comme de simples pinailleries, voir de lâches tentatives de louvoyer pour fuir le combat. Or, le débat n’a pas à se réduire à une curée au cours de laquelle on essaie de mettre son adversaire K.O. et de le forcer au silence! Et c’est pour cela qu’une publication électronique comme Les Observateurs me fait particulièrement tiquer. Non seulement ce site ne correspond pas vraiment à la mission qu’il prétend accomplir, comme je l’ai déjà expliqué il y a quelques temps, mais en plus, ses principaux contributeurs sont des intellectuels avec une certaine renommée qui ont, à mon sens, décidé de faire dans cet anti-intellectualisme que dénonce justement Isaac Asimov.

Un gros exemple, presque caricatural, pour illustrer le laïus ci-dessus:

Si j’ai commencé ce poste avec ce long laïus, c’est que je suis tombée, il y a plusieurs mois, sur un article en une du site des Observateurs.ch concernant l’immigration qui illustre particulièrement bien cette dérive vers la paresse intellectuelle. Intitulé Asile: trop c’est trop, il a été rédigé par le sociologue Uli Windisch, qui s’est spécialisé dans la médiatisation des questions d’immigration et de xénophobie dans l’espace publique helvétique. Or, s’il est certain qu’à force d’analyser les nombreux discours publics exprimés par diverses catégories sociales de citoyens (journalistes, politiciens, militants, spécialistes et individus lambda), il a probablement développé une certaine connaissance de ces questions, dans ce texte, il se contente malheureusement, la plupart du temps, d’asséner des thèses comme des faits indiscutables. Tellement indiscutables qu’il ne prend même pas la peine de les sourcer ou rarement. Or, pour quelqu’un qui prétend faire preuve d’un “esprit de recherche“, se dispenser de citer ses sources et traiter de certains sujets comme s’ils étaient tellement connus et admis qu’ils ne nécessitent aucune référence, c’est vraiment un peu léger. De fait, l’article est émaillé d’assertions ou le flou le dispute au vague et à l’imprécision la plus totale, en complète contradiction avec les fondements-même de la méthode dont il se revendique.

Dès les premiers paragraphes, on nage dans le vaporeux le plus total, avec des affirmations complètement gratuites:

L’angélisme n’est pas mort, et le problème va en s’aggravant, alors même que certains acteurs politico-médiatiques, surtout de gauche bien sûr, continuent à minimiser le problème et à tenter de nous culpabiliser encore au nom de toutes sortes de sentiments. L’angélisme, contrairement à ce que prétendent certains, n’a pas non plus cédé sa place à plus de réalisme.

Soyons très clairs: le statut de réfugié est précieux, un acquis de notre vision du monde, de notre civilisation, ouverte, humanitaire et solidaire; une très grande majorité de la population partage cette vision. Mais l’asile a été à ce point dénaturé, détourné et perverti qu’il est en train d’engendrer un mouvement général de ressentiment et de révolte.

Oui, il y a des personnes qui ont besoin de l’asile mais il est vrai aussi que la filière de l’asile est devenue l’une des voies choisie par ceux qui cherchent simplement du travail et un avenir meilleur dans un pays comme le nôtre, pays qui donne encore, par son laxisme, une image d’eldorado. Il faut changer cette image par des signaux clairs et répétés.

Si on comprend qu’il considère l’usage de la voie de l’asile par nombre de migrants économiques pour venir chez nous comme une perversion de celle-ci, on ne voit par contre pas trop en quoi la Suisse aurait été laxiste. Apparemment, près de 30 ans de tours de vis répétés pour restreindre toujours plus les possibilités de demande d’asile et d’immigration en Suisse, au point que notre pays s’est fait épingler à plusieurs reprises par des ONG actives dans l’aide aux migrants et certaines instances onusiennes, dont le HCR, constituerait pour lui une forme de laisser-aller! On se pincerait presque! Et s’il y a certes une grogne à l’égard des étrangers qui se manifeste de manière plus ou moins forte dans les votations, les lettres de lecteurs, sur Internet et dans certains sondages, on est encore très loin d’un mouvement général de ressentiment et de révolte. En effet, que 25-30% des citoyens accomplissant leur devoir votent pour l’UDC aux élections nationales (dont les taux de participation dépassent rarement 50%) et que les initiatives de ce parti soit parvenues à dégager des majorités à plusieurs reprises (mais de loin pas systématiquement, par exemple, Initiative populaire “contre les abus dans le droit d’asile”, rejetée en 2002, ou Initiative populaire du 18.11.2005 ‘Pour des naturalisations démocratiques’, rejetée en 2008) ne signifie absolument pas que la question de l’asile et des étrangers soit au centre des préoccupations des citoyens au point de les pousser à la révolte. Enfin, et c’est vraiment la meilleure, il réduit l’attractivité de la Suisse pour les migrants économiques à son incapacité à sévir. De toute évidence, la richesse ainsi que la stabilité politique et social de notre pays n’y seraient strictement pour rien. Ce serait uniquement parce que nos autorités, et notamment notre police, ne se montreraient pas assez durs avec ces satanés “faux requérants”! Il faudrait donc donner des signaux encore plus clairs, puisque les multiples restrictions imposées légalement depuis maintenant deux décennies ne marchent pas. Ce qui explique aussi son adhésion récente à l’idée de l’UDC: parquer les requérants d’asile dans des camps d’internement.

Mais la suite, nous indique un peu mieux où l’auteur cherche à nous emmener, à savoir au bon vieil amalgame entre requérant d’asile et criminalité (lequel, d’après Gianni d’Amato, qui retrace l’histoire de l’asile en Suisse dans un article de 2008 pour l’Annuaire suisse de politique de développement, remonte déjà aux années 80):

Ensuite, et c’est évidemment le pire, la voie de l’asile est devenue une filière de la criminalité, et cette dernière n’est pas mineure; en fait elle est de plus en plus importante, organisée et dangereuse. Et c’est le cas depuis longtemps.

[…en fait, trois lignes plus bas, hein, NdA]

Pour ce qui est de la criminalité, la tradition est ancienne. Exemple: lorsque le dernier dictateur albanais communiste a cédé, en 1990, après des semaines de manifestations dans toute l’ Europe, les manifestants ont crié victoire et dansaient de contentement partout à la ronde en voyant arriver des milliers de «réfugiés» à travers la Méditerranée. En réalité, le dictateur, avant d’être démis, avait ouvert les prisons; des milliers de criminels sont arrivés. Ramiz Alia a tout simplement réédité le coup de Castro à Cuba en 1980. Les vrais résistants avaient déjà été fusillés par centaines. Pour ainsi dire aucun média n’a alors parlé de cela, de peur d’attiser la xénophobie, notre maladie congénitale, comme chacun sait. Mais ces criminels sont toujours parmi nous et ont eu le temps de créer toutes sortes de filières criminelles et de rendre la vie quotidienne de plus en plus inquiétante et dangereuses, malgré une nouvelle fois, les nombreuses dénégations et minimisations de nos bien-pensants («nous devenons un pays comme les autres»). D’autres filières criminelles se sont bien sûr encore ajoutées à celles-là.

Et voilà! Si le système de l’asile est si corrompu, c’est parce que les gouvernements de certains pays ouvrent grand leurs prisons et déversent des hordes de criminels sur notre pauvre petite Suisse! En réalité, il n’y a pas de vrais requérants d’asile, i.e., de vrais opposants politiques parmi les hordes de demandeurs d’asile, parce que, voyez-vous, ils ont déjà été fusillés par leurs gouvernements! Donc, ceux qui arrivent chez nous sont tous des imposteurs, voir des criminels en puissance!

Outre qu’il ne s’agit là que de deux événements spécifiques, vieux de plusieurs décennies, la manière dont M. Windisch les relate constitue un cas d’école de manipulation des faits. Un petit tour sur la fiche Albanie de l’Encyclopaedia Universalis permet de replacer les points sur les “i”. En effet, Ramiz Alia a certes déclaré une amnistie générale en janvier 1991, celle-ci débouchant sur la libération de 200 prisonniers politiques. Mais, les milliers de personnes auxquelles l’auteur de l’article fait référence n’ont, eux, rien à voir avec ces opposants au régime communiste. Il s’agit essentiellement de migrants économiques ne supportant plus la situation catastrophique dans laquelle la dictature marxiste-léniniste avait plongé le pays et qui l’ont quitté entre 1990 et 1991, essentiellement pour la Grèce et l’Italie. Mais, en échange d’une petite somme d’argent, près de 15’000 d’entre eux acceptaient de rentrer en Albanie à la fin 1991. Il y eut aussi ce fameux 2 juillet 1990, quand 5000 candidats à l’émigration se réfugièrent dans des ambassades occidentales, exigeant que le gouvernement albanais leur délivre un visa de sortie du pays.  Celui-ci n’eut d’autre choix que de plier, mais il en profita alors pour en donner aussi à des fauteurs de troubles, chargés de discréditer à l’étranger ces réfugiés économiques. De toute évidence, ça a plutôt bien marché quand on lit les propos de l’ancien professeur de sociologie des médias! De plus, il apparaît que le développement des réseaux criminels albanais en Europe et aux USA remontent….aux années 1970 et ont bénéficié de l’aide d’organisations mafieuses….italiennes, grecques, turques, etc.

Bref, le dézingueur-en-chef du politiquement correct dézingue ferme, mais la recherche de la vérité qui lui est soi-disant si chère en est pour ses frais. On est donc loin de la ré-itération du coup du régime cubain en 1980! En effet, dans ce cas, on a un accord passé entre Cuba et les USA pour permettre aux Cubains qui le veulent d’émigrer aux Etats-Unis, ce que 125’000 d’entre eux choisirent de faire. Parmi ceux-ci, des prisonniers politiques, comme le célèbre écrivain Reinaldo Arenas, mais aussi un certain nombre de criminels de droits communs, environs 3000, soit à peine 2.4% du total! Il s’agit donc d’une infime minorité par rapport au nombre total de réfugiés! Mais bon, on peut comprendre que M. Windisch exagère vastement l’importance de cet aspect de l’histoire, puisque cela lui permet d’aborder la problématique de l’asile par le petit bout de la lorgnette qui l’arrange le plus. Tout comme il apparaît alors logique qu’il monte en épingle deux épisodes de l’histoire des migrations, remontant à plus de 20 ans et totalement anecdotiques au vu des centaines de milliers de personnes qui cherchent chaque année refuge hors de leurs pays! Et comme il est normal, dans sa perspective, de généraliser ces deux cas particuliers.  D’ailleurs, il en rajoute une couche vers la fin de l’article:

Le Temps (04.02.2012) parle des Tunisiens qui sont arrivés après la libération du pays – il faut espérer qu’il s’agit bien d’une libération – et qui posent bien des problèmes dans plusieurs endroits de notre pays, comme étant «simplement à la recherche d’un avenir meilleur». Et s’il y avait là de nouveau une situation semblable, en partie en tout cas, à celle de la «libération» d’autres pays , avec ouverture des prisons, etc. Scandaleux de poser ce genre de problème ? Dans ce journal on préfère parler de «réflexes égoïstes» des cantons, devant les réticences de ces derniers. Bref, comme il se doit, c’est la Suisse et les Suisses qui sont soit incompétents ou coupables.

Il n’a aucune preuve, ni aucun véritable indice, ni même le plus petit bout de début d’indice, si ce n’est ces deux événements qui se sont déroulés dans les années 80 et 90, dans des contextes totalement différents, mais cela semble suffisant pour évoquer cette possibilité. Du coup, nous demande-t-il, en quoi est-ce scandaleux que de poser cette question? Or, outre le fait que M. Windisch est, semble-t-il, le seul à penser que ces Tunisiens pourraient être des criminels libérés par le régime de Ben Ali, puisque l’article auquel il fait référence (Le fardeau de l’asile, par François Maudoux) ne parle absolument pas d’un tel phénomène, mais précise uniquement que certains des jeunes migrants tunisiens arrivés en Suisse causent parfois des problèmes, il semble avoir déjà oublié que le travail des journalistes n’est pas d’élucubrer, mais de rapporter des faits. Quand on sait qu’ils ont déjà assez de mal à vérifier et à recouper l’ensemble des informations avec lesquelles ils jonglent, on comprend aisément qu’ils n’aient pas envie de s’encombrer d’hypothèses loufoques ou de rumeurs difficiles à confirmer comme celle-ci. Mais, il est significatif qu’un auteur comme M. Windisch soit obligé d’avoir recourt à un tel subterfuge pour convaincre son lecteur de la corruption et du dévoiement du droit d’asile!

Ensuite, faut-il redire que très peu de requérants sont acceptés comme réfugiés, malgré, une nouvelle fois, les dénégations systématiques, affectées, vertueuses de ceux qui volent au secours du premier venu sans se soucier de ce qui il s’agit en réalité. Quelques chiffres. Dans toute l’Europe, en 2010, sur les 260’000 demandes d’asile, 75% ont été rejetées; en France, ce sont même 86% de rejets, cela en première instance. Un responsable de l’asile en Suisse, congédié par l’actuelle ministre responsable, avait osé dire à propos des Nigérians que seuls quelques rares demandeurs avaient été acceptés sur plus d’un millier. Ah! ces vérités qu’il ne faut pas divulguer. Toujours par peur de la «xénophobie», pardon du «racisme» du peuple ?
La Suisse pourrait en accueillir bien davantage, entend-on constamment. En réalité, notre pays est parmi ceux qui reçoivent, proportionnellement, le plus de demandes, beaucoup plus (plus de 20’000 en 2010; la France presque dix fois plus peuplée, a refusée 32’505 sur 37’620 décisions de première instance; l’Allemagne a refusé 34’885 sur 4’5310, etc, (chiffres: EcoInter View, Blog d’économie internationale).

Ah oui, les chiffres, les fameux chiffres! Si après ça, vous n’êtes pas convaincu que la gauche et les médias romands à sa botte n’essaient pas de vous obliger à accepter n’importe quel étranger chez vous, c’est que vous êtes vraiment obtus….ou de gauche, ou un journaliste (forcément de gauche). Naturellement, comme vous le savez, il est possible de faire dire n’importe quoi aux chiffres, surtout lorsqu’on ne vous donne pas les définitions des éléments sur lesquels ils portent. Ainsi, pour l’auteur, le fait que près de 75% des demandes d’asile en Europe soient rejetées s’expliquerait uniquement parce que la plupart des requérants seraient des réfugiés économiques, voir même des criminels patentés. Certainement pas, par exemple, parce que les autorités des pays limitrophes de la Méditerranée, par laquelle arrive la plus grosse partie des migrants en provenance d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie du Sud-Est, sont complètement dépassées par ces flux et qu’elles se contentent soit de rejeter les demandes sans vraiment les considérer, soit de donner à ces migrants un laisser-passer Schengen temporaire, leur demandant instamment d’aller se faire pendre ailleurs en Europe! En France, le chiffre astronomique de rejet des demandes, n’avait-il vraiment rien à voir avec l’obsession de l’identité nationale et des quotas d’expulsions, plastronnée par l’ancien président Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, son ministre de l’immigration et “de l’identité nationale”, afin de piquer quelques voix au FN? Non, sûrement pas!

Ainsi, naturellement, si leurs demandes sont rejetées, c’est forcément qu’ils n’ont rien à faire chez nous, et non, par exemple, parce que nos autorités et une partie de l’électorat ont développé une conception hyper-restrictive de l’asile depuis une vingtaine d’années. Tellement restrictive d’ailleurs qu’on en arrive même à vouloir refouler des gens qui rentrent pourtant parfaitement dans cette définition. Après tout, crénom de nom, qu’est-ce qu’ils avaient à se révolter contre leurs dirigeants! Ils n’avaient qu’à se tenir à carreaux, comme cela, ils n’auraient pas été obligés de venir nous embêter avec leurs histoires! Du coup, on a essayé, il y a deux ans, d’expulser vers l’Italie (ou la Norvège, on n’était même pas sûr initialement) ce malheureux policier ouïgour qui avait dénoncé le trafic d’organes perpétrés par les autorités chinoises à partir des cadavres de condamnés à mort. Vous me direz qu’ayant déposé une demande dans un pays tiers considéré comme sûr, il n’avait rien à faire en Suisse. Les accords de Dublin sont vraiment pratique, n’est-ce pas! Une belle invention de cette Union Européenne sur laquelle il est devenu si “politically incorrect”, tellement “in”, de cracher! Ainsi, même lorsque les demandes d’asile sont parfaitement justifiées, on peut encore s’en défausser sur les autres, puisque, vue la situation géographique de la Suisse, il faudrait que les “vrais” requérants d’asile arrivent directement de leur pays par avion à Genève ou à Zürich pour éviter de se voir refiler comme une patate chaude aux pays voisins!

Un hebdomadaire comme la Weltwoche est un des rares journaux à montrer régulièrement et sans gêne des cas d’abus scandaleux. Mais il est «blochérisé», cela va de soi.

Ah oui, les cas d’abus scandaleux que tout le monde refuserait de voir, sauf la Weltwoche! C’est la Weltwoche qui vous le dit! Cette même Weltwoche qui, il y a à peine quelques mois, publiait sans cligner des yeux des documents bancaires volés par un employé et bidouillés par l’avocat de ce dernier! Mais, vous pouvez lui faire confiance les yeux fermés! Ne vous inquiétez pas, il n’est absolument pas “blochérisé”! Ce sont justes des calomnies de gauche! Enfin, comme les requérants d’asile seraient tous, selon M. Windisch, soit des criminels libérés de prison par leur gouvernement, soit des migrants économiques, on comprend qu’il n’y a, en fait, QUE des abus de ce droit et qu’à ce titre, il vaut mieux l’abandonner complètement.

La Suisse n’ose pas lier son aide à la coopération économique à la reprise des faux réfugiés. Cette fois j’utilise le terme, puisque c’est la réalité.
Le coût du traitement de ces requérants dont la très large majorité n’en sont pas? On a entendu les chiffres les plus divers, sans doute souvent dans le sens, ici aussi, de la minimisation. Parfois c’est un milliard , parfois 2 milliards ou plus encore. Des centaines de personnes sont affectées à ce travail de tri. En France avec un taux de rejets beaucoup plus élevé, les frais sont nettement moins élevés. Pourquoi?

Là, on se gratte vraiment la tête devant un tel raisonnement. En effet, il est connu depuis plusieurs années que l’aide économique suisse, tout comme l’aide économique occidentale en générale, à destination des pays en développement, représentent en moyenne trois fois moins que ce que l’ensemble des diasporas dans le monde entier envoie chaque année à leurs familles, comme l’indique le site du DFEAE et un article de la Banque Mondiale (donc, pas vraiment des institutions de gauche). Par ailleurs, il se trouve que nombre de pays d’où sont issus les migrants ne bénéficient d’aucun financement particulier ni de programmes de développement économique suisse. Du coup, la plupart des gouvernements concernés rigolerait tout bas si nos autorités menaçaient de leur couper l’aide économique! La bonne blague! Par ailleurs, il est intéressant que l’auteur, tout en reconnaissant n’avoir aucune idée du coût réel de la prise en charge des migrants pour l’état suisse, se permette d’affirmer qu’il serait moins élevé en France! On serait intéressé de savoir sur quelle base il propose une telle comparaison!

Du côté des médias, la tradition de la minimisation est elle aussi longue, de même que la volonté de culpabiliser la population, au nom d’une conscience morale et d’une générosité supérieure de la part de journalistes modèles et exemplaires, évidemment.
Quelques exemples rapides, puisqu’il va de soi que nous exagérons. Le Parlement veut prendre des mesures afin de tenter de limiter les abus: le journal Le Temps (16.03.2005) commente et se gausse: «la barque est vide». Quelque jours plus tard (21.03.2005): «La loi sur l’asile devient une loi contre l’asile». Un autre journaliste: l’asile ne pose même pas de problème majeur car les chiffres n’ont jamais été aussi bas »(Tribune de Genève 19-20.3.2005).
Malgré l’aggravation de la situation, le ton ironisant, persifleur, moralisant et donneur de leçon se perpétue.

Ici aussi, on se demande sur quelle base M. Windisch peut prétendre que les médias feraient dans la minimisation, alors qu’il ne semble bénéficier d’aucune donnée précise sur le coût de l’immigration (légale et illégale) pour nos finances. Mais bon, pourquoi se soucier de ce genre de détails? De plus, on comprend difficilement pourquoi il a tant de mal à trouver des exemples convaincants pour illustrer son propos, alors qu’il n’arrête pas de nous dire que l’espace public romand serait pratiquement intoxiqué du politiquement correct de gauche relayé si massivement par les médias. Trois malheureux articles du Temps et de la Tribune de Genève, tous datés de la même semaine de mars 2005 (il y a donc près de 7 ans)? C’est tout? Et cela suffirait à culpabiliser la population romande dans son entier? Soit il était vraiment pressé, soit, effectivement, il exagère vastement. En effet, même si le Temps comptabilise grosso modo 400’000 lecteurs (y compris les lecteurs francophones et francophiles en Suisse allemande), et la TdG près de 100’000 lecteurs, cela ne fait même pas le tiers de la population romande! Et rien ne dit qu’ils se sentent culpabilisés par les propos de ces journalistes. Pour un ancien professeur de sociologie des médias, aborder la question de l’influence des médias sans tenir compte du processus de réception, c’est quand même un peu étonnant…. Sans compter que ces journaux sont largement ouverts aux multiples points de vue sur ces questions, notamment grâce à leurs tribunes “Opinion” et aux courriers des lecteurs. D’ailleurs, l’auteur de l’article en question a souvent été invité à s’exprimer dans ces publications. Le moteur de recherche de l’Hebdo génère ainsi pas moins de 35 résultats pour “Uli Windisch” entre 1996 et 2011, dont une partie comportant des tribunes ou des entretiens avec celui qui était encore professeur jusqu’à l’année dernière. Au Temps, c’est près de 80 résultats que l’on obtient pour la même recherche, dont une bonne partie aussi composée de tribune ou d’interviews. Le fonctionnement du site de la Tribune de Genève ne permet pas d’obtenir le même résultat, à moins d’être abonné à la version électronique, mais il se trouve qu’un interview de lui a quand même été encore publié en mars 2012. On est donc loin de l’image totalitaire qu’il nous dessine du paysage médiatique romand. Et on peut difficilement dire qu’il a été censuré d’une quelconque manière! Par ailleurs, de nouveau, plutôt que de nous expliquer en quoi la situation se serait tant aggravée, il préfère vitupérer contre ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, tout en restant dans le flou le plus absolu.

Alors que faire? Si vous attendez des solutions ou même des débuts de pistes de réflexions innovantes, vous pouvez oublier. Comme vous allez le constater avec la dernière citation, il se contente de préconiser de rendre le pays moins attrayant. Que presque 20 ans de resserrements constants des vis et des boulons dans les lois sur l’asile et les étrangers aient totalement échoué à pourrir, ou même simplement à dégrader l’image paradisiaque de la Suisse dans l’esprit du reste du monde ne l’empêche pas de continuer à préconiser cette politique (alors qu’il est le premier à monter aux barricades lorsque notre image est effectivement écornée dans le dossier fiscal….mais, je suppose que c’est parce qu’il s’agit d’un autre public….). Ou comment faire du vieux….avec du vieux.

La solution n’est évidemment pas simple. Mais la Suisse doit à coup sûr donner une autre image d’elle-même; montrer que nous ne sommes pas une passoire qui peut accueillir toute la misère et tous les espoirs du monde. Recréer une image, d’une part, d’ouverture et de générosité, mais sans naïveté, et, d’autre part, de grande fermeté. Quand s’arrêtera la tendance à l’autoflagellation et à la culpabilisation? Osons-nous encore être fermes et durs quand il le faut, ne serait-ce que par respect pour nos propres citoyens dans la difficulté, et ce n’est pas une image. Sinon le risque d’un retour à des actes violents (foyers de requérants incendiés, etc) et à des durcissements politiques, qui ne pourront que renforcer certains partis politiques pourtant tant honnis, constitue une probabilité non négligeable.
L’annonce d’un moratoire serait-il totalement impossible? On aime tellement les moratoires quand on n’ose pas décider. Ce serait en tout cas un signe fort et qui laisserait un peu de temps pour tenter de mieux maîtriser la situation. Les règles internationales sont une chose, mais lorsqu’elles entraînent de sérieux troubles politiques, on doit pouvoir les adapter, car il n’est pas acceptable qu’une population entière souffre d’abus scandaleux, d’une insécurité bien réelle et croissante et d’une détérioration générale du climat politique.

Admirez le paquet de platitudes vagues et d’insinuations tordues! Tout particulièrement cette vieille rengaine tellement éculée qu’elle en craque de partout, concernant toute la misère et tous les espoirs du monde que nous ne saurions recueillir. De toutes les excuses que l’on pourrait invoquer pour justifier un resserrement des lois sur l’asile et les étrangers, c’est probablement la plus absurde et la plus mauvaise. En effet, absurde parce qu’il n’a jamais été demandé à aucun pays de se transformer en dépôt global de toute les souffrances de l’humanité, et que même si tous les Suisses se donnaient la main pour former une chaîne humaine le long des frontières, ils n’arriveraient pas à contenir une telle vague migratoire! La plus mauvaise parce que la Suisse n’est ni le seul pays d’immigration au monde, ni le principal. Alors, à moins qu’une apocalypse ne frappe la planète entière, en épargnant uniquement la Suisse par je ne sais quel incroyable miracle divin, il n’y a aucune raison d’imaginer qu’un tel scénario se produise. Ceux qui l’invoquent nagent donc dans la mauvaise foi la plus crasse, tout en démontrant une parfaite absence d’imagination ou même simplement de maîtrise de ces problématiques. En effet, seuls 20% de l’ensemble des migrants atterrissent en Europe ou en Amérique du Nord. Ainsi, les statistiques de plusieurs organisations spécialisées dans l’étude des migrations internationales, relayées par diverses publications, montrent que la plus grande partie des migrations économiques ou liées à des situations de guerre ou de catastrophes naturelles se font Sud-Sud et non pas Sud-Nord:

Par ailleurs, il était presque amusant d’apprendre que M. Burkhalter, il y a quelques mois, a tenté de lancer les négociations avec un des ministres tunisiens présents au WEF de Davos, en vue d’un traité de ré-admissions de ses concitoyens ayant migré en Suisse. A la réponse de l’officiel tunisien, il n’a pas vraiment pu insister. Voyez-vous, les Tunisiens, à peine leur révolution contre la dictature Ben Ali terminée, et alors qu’ils n’avaient pratiquement aucune infrastructure prête pour cela, ont accepté près d’un million de réfugiés libyens! Oui, un million! Alors que la Tunisie compte à peine 11 millions d’habitants et est beaucoup plus pauvre que la Suisse! Aujourd’hui encore, ils continuent d’héberger 200’000 de ces réfugiés! Chez l’habitant. Alors qu’ils doivent eux-mêmes reconstruire leur propre état. Tiens, ça met un peu nos propres “problèmes minoritaires statistiquement” devenus “majeurs politiquement” en perspective! Et cela, sans aucune volonté de culpabilisation! Simplement de dire les faits, ces faits que M. Windisch appelle à corps et à cris de ses vœux!

Ensuite, concernant les conseils de l’auteur sur la politique à tenir face à ces flux migratoires, comme pour le reste de l’article, on reste dans un flou magnifique et des propos qui tournent en rond. En réalité, si l’on pose concrètement ce que signifie ses injonctions, on ne peut que constater que pour lui, il faudrait simplement durcir encore plus les lois et la gestion des migrants, quitte à piétiner le droit international qui ne saurait, selon lui, s’imposer à la population souveraine (même si elle a ratifié la participation de la Suisse à ces chartes et autres textes de lois) en son territoire, tout en re-créant l’image d’un pays ouvert et généreux! Là, on est carrément en pleine contradiction, lui qui, dans ses premières lignes, reprochait aux autorités d’avoir trop longtemps laissé vivre l’image d’une Suisse paradisiaque! Et puis, surtout, il ne nous dit pas comment on devrait concilier deux attitudes aussi opposées consistant à maltraiter encore plus que nous le faisons déjà les migrants qui ont échoué à l’épreuve de la demande d’asile, voir à violer le droit international, tout en offrant une image souriante de notre pays sur la scène internationale!

Ainsi, outre que notre système d’asile est considéré comme un des plus restrictifs d’Europe et que nos méthodes de renvoi forcé des étrangers ne sont pas particulièrement tendres (en fait, pour certaines organisations comme Amnesty International, elles s’apparenteraient à des traitements inhumains), cela fait des années que l’on prétend mettre sur pied un système qui ferait le tri entre les quelques bons grains et la masse d’ivraie qu’il faudrait absolument refouler. Or, ce système a mené à plusieurs reprises à des décisions arbitraires, coûtant parfois la vie à celui qui en a fait les frais. Non seulement cela, mais en plus, comme le renvoi des personnes peut s’avérer problématiques dans bien des cas, soit que leurs pays sont en guerre, soit qu’elles risquent des mauvais traitements si elles y retournent (quand bien même elles ne correspondraient pas aux critères définissant le “vrai” requérant d’asile), soit que l’on ne sache pas exactement où les renvoyer, ou encore, que leurs pays refusent de les reprendre, on se retrouve alors avec des dizaines de milliers de personnes sur les bras qui restent à notre charge pendant des années parfois!

Enfin, comme les lois votées par le peuple interdisent aux demandeurs d’asile de travailler pendant les 6 premiers mois d’attente de la décision des autorités quant à leur sort, puis ensuite, s’ils sont rejetés, durant toute la période jusqu’à leur renvoi, et bien, ces gens se retrouvent bloqués pendant des années dans une sorte de no man’s land légal et économique, qui favorise évidemment le développement d’une criminalité parmi ces populations, majoritairement composées de jeunes hommes entre 18 et 40 ans. Et, ô surprise, de manière générale, la plus grosse partie des criminels (i.e., à plus de 70%) se recrutent, et cela quelle que soit la population concernée (Suisse ou étrangère), chez les hommes de 15 à 45 ans, en situation précaire, voir catastrophique! C’est beau, hein, la sociologie!

Enfin, cerise surréaliste sur ce mille-feuilles d’absurdités, voilà que Monsieur Windisch propose, comme signe fort, d’introduire un moratoire sur l’immigration, tout en reconnaissant lui-même que cet outil est généralement utilisé comme un pis-aller en l’absence de capacité à décider! Mais, selon lui, cela donnerait le temps aux Suisses de mieux maîtriser la situation! Comme si cela ne faisait pas plus de 40 ans que cette question hante notre imaginaire collectif, sans que nous ayons jamais vraiment réussi à à calmer cette angoisse, malgré l’augmentation régulière des doses d’antibiotiques! De fait, pour lui, la meilleure solution consisterait donc à ne rien décider et à rester dans une espèce de flou politique et légal intégral, qui permette en fait de violer un peu plus les droits fondamentaux des migrants! En d’autres termes, on continue de prendre toujours plus d’antibiotiques pour essayer de calmer nos angoisses, alors que les antibiotiques ne sont même pas indiqués pour ce genre d’affection! Et dire que certains intellectuels s’étonnent de ne pas être pris plus au sérieux et de se voir accuser de blablater dans le vide! Mais, quand on lit de telles incongruités sous la plume d’anciens professeurs d’université, il n’est pas étonnant que l’image de l’intellectuel soit parfois sérieusement écornée!

Ouf! En conclusion:

Dans son billet évoqué plus haut, dans lequel il faisait profession de pratiquer l’esprit de recherche, M. Windisch proposait aussi une réflexion tout à fait admirable et avec laquelle je suis à 100% d’accord au sujet du danger de l’esprit idéologique (ou partisan):

Essentielle pour le scientifique, la vérification est une préoccupation étrangère à l’idéologie; l’idéologie est certitude, affirmative, apodictique; les principes de base d’une idéologie sont et doivent être hors de portée de la vérification. Le problème de la vérification ne se pose même pas.

Le poser reviendrait à faire apparaître l’idéologie en tant qu’idéologie; si la science procède par tâtonnements, l’idéologie affirme et nie de façon absolue; le doute lui est étranger ; Aux multiples nuances, réserves et précautions de la science, l’idéologie oppose la simplicité et la systématicité, aux faits l’évidence et le bon sens, aux aspects contradictoires de la réalité la cohérence, à la précision la généralité, au contrôle la répétition de certitudes premières, au langage froid de la science des mots évocateurs et des notions fortement chargées du point de vue affectif; le langage idéologique est connotatif et non analytique; les mots sont évocateurs, figuratifs, suggestifs, prestigieux, émotionnels; le caractère sacré et l’aspect moral en sont deux autres traits; si la science affronte l’inconnu, l’idéologie le réduit; l’idéologie fonctionne suivant le schéma du juste et du faux, du Bien et du Mal, du Même et de l’Autre; l’Autre étant nécessairement inférieur, voire immoral. L’aspect moral d’une idéologie permet à la fois de louer et de condamner; l’idéologie dépasse et transcende la réalité. Elle relève également du domaine de l’imaginaire.

[…]

L’esprit de recherche et l’esprit idéologique ne constituent pas pour autant deux univers incommensurables, totalement étanches l’un à l’autre.

But visé: chercher à les séparer le plus possible.

Malheureusement, comme je viens de le démontrer, il a pris l’exacte direction opposée à son objectif. Ainsi, pour conclure, ce qu’Uli Windisch appelle la “vérité” se réduit chez lui essentiellement à des assertions, à peine argumentées, généralement dans un flou total, qui ne résistent d’ailleurs pas à une confrontation même sommaire avec des données de terrain et donc, la réalité. Et ce n’était là qu’un exemple assez spectaculaire du type de prose que l’on trouve non seulement sur le reste du site Les Observateurs, mais un peu partout sur Internet sous la plume de pourfendeurs auto-proclamés du “politiquement correct”. Ainsi, pour ces penseurs contre la bien-pensance, dire la vérité se limite simplement à flatter l’égo d’une partie de l’opinion publique qui se sent rejetée parce que ses vues ne sont pas complaisamment adoptées telles quelles et sans prise de recul par certains médias (parce qu’il y en a qui, comme Les Observateurs par exemple, sont tout à fait prêts à leur accorder le bon Dieu sans confession). Et là, je dois dire que je me demande vraiment ce qu’il y a de politiquement incorrect à flatter les humeurs d’une opinion publique qui se reflète dans au moins 15-25% des électeurs (extrême-droite – Oui, je considère l’UDC comme étant d’extrême-droite, même si ça leur donne des boutons!) et parfois jusqu’à plus de 50% d’entre eux dans le cadre de votations, c’est-à-dire, à nager dans le sens des courants qui font le plus de tintamarre!

Certes, comme M. Windisch l’a dit lui-mêmes, il n’existe pas de vérité absolue. Mais, entre des opinions basées sur la simple lecture de journaux, des préjugés éculés ainsi que de la propagande partisane, et une vérité-soleil platonicienne, il y a encore une vaste marge que ces soit-disant opposants à la “pensée unique” refusent pourtant d’occuper, préférant maquiller des opinions personnelles pour les faire passer pour une réflexion factuelle, et cela, en demandant aux gens de simplement faire confiance à leurs titres universitaires ou professionnels! Il s’agit là d’une véritable démission intellectuelle, dont il apparaît que les nouvelles extrêmes-droites populistes n’ont de loin pas le monopole. J’ai pu constater qu’à gauche, on connaît des travers semblables, comme je l’explique ici et ici. Il faut aussi reconnaître que, contrairement à ce que vous diront les militants clairement positionnés à gauche ou à droite, les idéologies simplistes issues des extrêmes de l’autre bord ne sont pas les seules à prédominer. S’il est vrai que sur les questions de l’immigration, les préjugés extrême-droitistes semblent occuper maintenant pratiquement tout l’espace de réflexion politique et médiatique, pour ce qui concerne les problématiques de précaution agro-alimentaire et sanitaire, j’ai l’impression que ce sont les croyances toute aussi irrationnelles et idées reçues de la gauche marxisto-écolo qui ont envahi les discours les plus répandus.

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