Simplement correct #1 | Quand l’obsession du politiquement incorrect mène à de la sur-interprétation

Il semblerait que de nos jours, il soit très in de s’opposer à tout ce qui serait correct: politiquement, idéologiquement, médiatiquement, religieusement, économiquement, etc. et même financièrement!  Il paraît que cela fait très anticonformiste! Du coup, j’ai, moi aussi, décidé de nager à contre-courant! Et dans quel sens coule-t-il? Dans celui de l’incorrect, absolument glorifié dans nombre de discours! Au point de pousser ses adeptes dans les sens étymologiques premiers du mot, soit notamment (selon le Larousse):

  1. abusif
  2. choquant
  3. discourtois

En d’autres termes, certains confondent opposition aux usages établis et propagande extrémiste, voire apologie de la médiocrité, au point de tomber directement dans le sens exactement contraire de la première signification du mot correct (toujours dans le Larousse): exacte. Mon analyse d’un article d’Uli Windish, publié en février dernier sur sa plateforme, Les Observateurs, montre assez bien comment l’obsession du politiquement incorrect peut mener littéralement à du politiquement défectueux, déplacé, et inexact.

Je n’ai donc évidemment pas envie de suivre cette tendance. Après tout, je ne me suis pas engagée dans de longues études et une courte carrière de chercheuse simplement pour me retrouver à jeter aux quatre vents les règles de base de la déontologie académique qui me semblent d’ailleurs parfaitement applicables en-dehors du cénacle universitaire. Cela me paraît même plus que souhaitable. D’où mon idée de lancer une nouvelle rubrique sur ce blog: simplement correct. Naturellement, ici, le terme correct est entendu dans son sens étymologique premier, soit:

Qui est conforme aux règles, à la normale, qui ne contient pas de fautes ; exact: Un calcul correct. Le déroulement correct d’une course.

Mes billets simplement corrects visent à promouvoir un soucis d’exactitude et de justesse, soit une exigence de vérification et de validation des assertions dont on nous bombarde quotidiennement. Ils proposeront donc ce que les Anglo-Saxons appellent du fact-checking et donc une prise de recul critique par rapport à l’actualité. Je ne pourrai évidemment pas vérifier toutes les inexactitudes, voir erreurs qui traversent l’espace public minute après minute, mais j’essaierai d’attraper les plus répandues, les plus absurdes ou les plus grosses, bref, celles qui attirent mon attention, comme celle avec laquelle je voudrais inaugurer cette catégorie de billets. Donc, ma sélection, à ce stade, n’a rien de particulièrement objectif, ni même de systématique. Mais, cela ne veut pas dire que mes corrections ne le soient pas. Et puis, avec le temps, peut-être que je trouverai un rythme de croisière et une méthode de tri un peu plus cohérente.  Pour l’instant, ça sera au gré de mes découvertes dans les médias généralistes, spécialistes, traditionnels ou modernes, hors-ligne ou (surtout) en-ligne (c’est quand même plus pratique à citer). Alors, c’est parti!

Malgré l’agacement profond que me procure ce blog d’opinion qu’est la plateforme Les Observateurs (que je refuse de considérer comme une véritable alternative au journalisme romand, n’en déplaise à ses éditeurs), je ne peux m’empêcher d’y retourner régulièrement pour voir jusqu’où ses auteurs, tous des habitués de la plume (ou du clavier) avec une formation universitaire, parfois très poussée, sont prêts à aller dans le politiquement faux et désinvolte. Non, ce n’est pas de l’ouverture d’esprit, juste un peu de masochisme! Un travers de doctorante, parce qu’il faut l’être un peu pour s’engager dans une thèse (et très endurante, ça aide encore plus)!

Hier, je suis tombée sur une véritable perle d’incongruité, puisqu’en lisant la dernière chronique hebdomadaire en date de M. Windisch à propos de l’asile (enfin, ce n’est pas une vraie chronique hebdomadaire per se, mais comme il en parle pratiquement chaque semaine, c’est tout comme….), j’ai appris que sa suspicion au sujet du passé criminel des migrants tunisiens, débarqués en Suisse depuis la révolution de l’année dernière dans leur pays, aurait été confirmée! Pas par l’UDC, hein! Non, ça ne ferait pas très crédible! Mais par une personne au-dessus de tout soupçon de xénophobie anti-immigrée et anti-arabe, puisqu’elle est elle-même une immigrée arabe: Mme Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste (Je vous recommande d’ailleurs de visiter le site de cette excellente organisation, qui milite pour la diffusion d’une approche laïque et démocratique de la vie musulmane en Suisse et en Europe). Le sociologue nous dit ainsi que pour la militante, interviewée à la RTS la 1ère, lundi matin tôt (entre 7h00 et 8h00):

même en Tunisie on sait que nombre de Tunisiens qui partent pour demander l’asile ont déjà un passée criminel en Tunisie même. Là, la stupéfaction a dû être totale, ce n’est plus l’UDC ou un analyste parano qui dit cela…

Plus bas, il ajoute:

Sur notre site nous avons rappelé à plusieurs reprises que les «révolutions du printemps arabe» avaient aussi entraîné la «libération» d’un grand nombre de prisonniers qui ont ensuite été pratiquer ailleurs.

C’était également le cas de milliers de prisonniers d’Albanie dans les années 1990, et bien avant à Cuba, etc. prisonniers que l’on a laissé partir sans les retenir apparemment trop longtemps ni trop fortement!

Et effectivement, il avait déjà énoncé ce scénario en juin dernier, en termes tout aussi vagues et inexactes, mélangeant allègrement différents événements en lien avec le communisme, et comparant deux épisodes historiques qui ne se ressemblent que superficiellement. Ce qui lui permet de comparer des poires et des bananes.  Bref, on retombe dans ce bon vieux travers d’étudiants débutants consistant à généraliser sur la base de cas spécifiques, auxquels on ajoute quelques suppositions qui semblent plausibles au premier coup d’œil, mais qu’on se garde bien d’aller vérifier! C’est tellement plus pratique d’en rester aux hypothèses insidieuses! Parce qu’en réalité, il n’a absolument aucune preuve de ce qu’il avance concernant les réfugiés maghrébins de ces deux dernières années! Comme il lui est déjà arrivé à plusieurs reprises, depuis qu’il anime cette plateforme, il se contente d’affirmations que l’on devrait gober sur parole! Pourquoi? On ne voit pas trop! Sauf sur la base d’un argument d’autorité, parce que M. Windisch a été professeur d’université pendant des années!

Pour revenir aux déclarations qu’il impute à la présidente du forum pour un islam progressiste, j’ai eu beau écouter et ré-écouter ces 9 minutes d’interview, je n’ai absolument rien entendu de tel. Elle n’évoque tout simplement pas la question des requérants d’asile tunisiens. Du coup, je me suis demandée s’il n’avait pas éventuellement confondu avec une autre intervention de Mme Keller-Messahli ou même celle d’un des journalistes de l’émission ce matin-là. J’ai donc retrouvé d’autres interviews récents d’elle à la RTS (comme celui-ci), mais aucun n’évoque ce sujet. J’ai aussi écouté le reste de l’émission du matin entre 7h00 et 8h00, mais, de nouveau, pas une seule mention de prisonniers de droit commun tunisiens échappés de taule qui auraient tenté de demander l’asile en Suisse. Cependant, la question des migrants en provenance de Tunisie est bien évoquée vers 7h15. Pour nous dire que le nombre de demandes d’asile de leur part a….largement diminué ces derniers mois! Et ce, alors que M. Windisch et l’UDC n’arrêtent pas de s’écrier depuis une année que nous serions submergés de faux réfugiés tunisiens!

Alors, de deux choses l’une: Soit M. Windisch n’était pas très réveillé ce matin-là (c’est compréhensible, c’était aux aurores….), soit il a entendu ce qu’il avait envie d’entendre. En effet, c’est tellement gros que je doute que même les médias les plus “politiquement corrects” (soit de gauche, dans la vulgate windischienne) puissent faire l’impasse sur une telle révélation. Ce qui explique qu’il soit probablement le seul à l’avoir entendu et relevé. Est-ce aussi pour cela qu’il n’a mis aucun lien vers l’émission dans son article?

MangaFace_embarassée_transErratum du 03.06.2014:

Finalement, après plusieurs échanges avec lesobservateurs.ch sur Twitter, il apparaît que, sur ce coup, j’avais partiellement tort. En effet, Mme Saida Keller-Messalhi a bien dit qu’on lui a dit que la plupart des gens font ce voyage clandestin ont une histoire criminelle. Je ne suis pas sûre pourquoi je ne suis pas tombée sur l’enregistrement complet de la discussion entre elle et le journaliste, mais il se trouve que les fichiers audio que j’ai écoutés n’étaient que partiaux. Pourtant, je les avais téléchargés directement de la page de l’émission du jour. Cela dit, en ne donnant pas directement l’adresse de sa source dans son texte, M. Windisch ne facilitait évidemment pas la tâche du lecteur qui ne prend pas ses propos pour paroles d’évangile. Pourtant, c’est le b-a-b-a du journaliste et du chercheur que de citer correctement ses sources, de telle sorte que l’on puisse les retrouver facilement. Il est donc aussi largement co-responsable de ce malentendu. Alors, oui, effectivement, pour mon premier billet de “fact-checking”, c’est un peu embarrassant. Mais, juste un peu! D’une part, parce que je ne suis pas infaillible et que je peux effectivement me planter. D’autre part, parce qu’en l’occurence, je ne me suis pas entièrement plantée, du moins pas sur l’essentiel.

En effet, comme je l’ai signalé dans mon billet à ce sujet, même si Mme Keller-Messalhi a bien tenu les propos que lui a attribués M. Windisch, en revanche, ceux-ci ne confirment en rien sa thèse des prisons vidées de leurs condamnés de droits communs pendant la révolution, comme ça aurait été soi-disant le cas lors de la chute du régime communiste albanais en 1991 ou comme l’avait fait Castro en 1980. En effet, que ces requérant aient un passé criminel ne permet pas du tout de d’avancer qu’ils étaient en prison au moment où la révolution a éclaté! Au mieux, on peut déduire des paroles de l’invitée que ces requérants ont soit déjà fait de la prison, soit ont commis des délits du fait de leur situation socio-économique catastrophique, mais sans avoir fait de la prison. En effet, on sait que la justice de systèmes autoritaires ou dictatoriaux sont souvent beaucoup plus efficaces dans la traque des opposants politiques que dans celle des criminels, surtout s’il s’agit de petite délinquance. La réalité est que la situation tunisienne n’est en rien comparable à ces événements passés depuis plus de 20 ans et que M. Windisch n’a pas le début du moindre petit bout d’indice pour fonder une telle comparaison, à part des “on-dit” et des “ouï dires”. Il risque donc d’être encore longtemps le seul à maintenir cette hypothèse, contre vents et marées.

Finalement, on peut donc se demander d’où lui vient cette idée que les réfugiés tunisiens arrivés récemment en Suisse seraient forcément des détenus de droit commun libérés au moment de la révolution. Certes, il y a cette comparaison foireuse qu’il fait entre deux événements totalement incomparables qui se sont déroulés à Cuba en 1980 et en Albanie en 1991, mais à ma connaissance, il ne se demande pas systématiquement si tous les réfugiés politiques ou économiques débarquant chez nous sont des condamnés échappés de leur prison dans leur pays d’origine. En cherchant un peu, j’ai découvert qu’Yves Nidegger, Conseiller national UDC pour Genève, a pondu en février 2011 sur le site de la section genevoise de son parti un édito dans lequel il annonce que 10’000 détenus de droit commun auraient été libérés au cours de la révolution tunisienne et que nombre d’entre eux auraient réussi à se remplir les poches (on ne sait pas trop comment) au cours du chaos qui a suivi la chute du régime et s’achemineraient maintenant vers le nord, et donc forcément la Suisse. Sur quoi se base-t-il pour affirmer cela? On ne le sait pas, puisqu’il ne cite aucune référence. De toute évidence, tout comme Uli Windisch, l’élu UDC n’estime pas important de donner ses sources. Et lorsque l’on cherche, on ne trouve pas grand-chose. Des médias tunisiens ont ainsi fait part de la libération de 1800 condamnés à moins de 6 mois de prison par le régime intérimaire, mais il n’est indiqué nulle part qu’ils ont l’intention de foncer vers la Suisse ou un tout autre pays européen. En fait, on ne sait absolument pas ce que sont devenus ces gens. Il est intéressant de voir que des médias conservateurs français, sur la même longueur d’onde que lesobservateurs.ch, font part de la même crainte, mais pour la France. Et avouons que vue l’histoire commune de la France et de la Tunisie, ils ont plus à craindre un afflux massif de Tunisiens que la Suisse. Quoiqu’il en soit, bien qu’il s’en défende, c’est bien l’UDC qui a avancé cette thèse des prisons vidées de leurs condamnés de droits communs libérés en masse des prisons tunisiennes, pas Mme Saida Keller-Messalhi.

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