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Sur un fil de la toile #4: Journalisme visuel: une évolution du journalisme ou juste un outil de marketing?

Je viens de lire l’article du blog “Ecrans” à propos du premier jour du News World Summit (NEWS), intitulé Trois jours de rédactions en émulsion, qui met particulièrement en avant le concept de journalisme visuel. Celui-ci est décrit par un jeune journaliste, Chiqui Esteban, responsable des « nouveaux récits » pour le pure player espagnol Lainformacion, comme le fait d’«essayer de démontrer des choses, de présenter des données de manière graphique». Présenté comme une évolution du métier du journaliste, lequel devrait désormais être systématiquement accompagné d’un programmeur, voir le devenir lui-même, je dois avouer que j’ai plutôt l’impression qu’il s’agit là d’une manière de se distinguer d’un point de vue marketing. En effet, comme le dit le même journaliste: « Six ou sept des articles les plus lus du site contiennent des graphiques. » Même s’il ne s’agit pas de faire simplement joli, mais d’apporter une information, il n’en reste pas moins que le désire d’attirer l’oeil du lecteur semble constituer la principale logique sous-jacente qui motive cette décision de visualiser les données, soit de les présenter sous forme schématique plutôt que verbale (écrit ou oral). Avec le risque de tomber dans une généralisation et une simplification abusive de l’actualité.

Cartographie de la diffusion du choléra à Londres

Carte originale par John Snow, en 1854. Les cas de choléra sont signalés par des points noirs. Publié par C.F. CHeffins, Lith, Southhampton Buildings, Londres, Angleterre, en 1854, dans Snow, John. On the Mode of Communication of Cholera, 2nd Ed, John Churchill, New Burlington Street, Londres, Angleterre, 1855. (Wikimedia: http://en.wikipedia.org/wiki/File:Snow-cholera-map-1.jpg)

De fait, le trait d’union que le journaliste propose entre les premières tentatives, il y a près de 200 ans, de formaliser une information scientifique sous forme de résumé schématique, à l’aide d’une carte montrant le lien entre les foyers de peste et la localisation des fontaines d’eau contaminée, et ce qu’il appelle le journalisme visuel, me paraît un peu hasardeux. Cette carte s’inscrit dans un discours scientifique plus large. le but de John Snow, un épidémiologiste londonien du 19ème siècle, était de démontrer que la peste ne s’attrape pas par simple inhalation, comme on le croyait auparavant, mais par ingestion d’une d’animalcule (i.e., d’un animal si minuscule qu’on ne peut le voir à l’oeil nu), lequel devait se trouver dans l’eau. Sa carte servait à illustrer une démonstration. Elle ne constituait donc pas toute l’information, mais seulement une part de celle-ci. Or, le journalisme visuel, tel que décrit plus haut, propose une information qui serait purement graphique et schématique et se résumerait à une présentation imagée. A mon sens, c’est la recette-même pour une accentuation de la sur-simplification que l’on reproche déjà tellement au journalisme généraliste.

En effet, il me semble que l’on retombe dans ce sempiternel travers qui voudrait que l’image puisse en dire autant que 100 mots, voir même qu’elle serait capable de représenter une réalité objective s’imposant comme une évidence à chacun d’entre nous. A mon sens, c’est faire fi non seulement de la polysémie qui accompagne n’importe quelle représentation visuelle, mais aussi du processus de réception, qui implique un décodage réalisé par les destinataires en fonction de leur propres références socio-culturelles. De fait, il n’est pas possible de résumer l’entier d’une information ou d’une connaissance dans un schéma, tout en conservant sa complexité. La schématisation implique forcément une simplification et si en plus, il s’agit d’un schéma de vulgarisation, alors, on risque très vite d’aboutir dans la caricature.  C’est pourquoi, je me demande si ce concept de “journalisme visuel” ne serait pas un nouveau gadget manifestant les tâtonnements continus d’une profession qui se renouvelle constamment et tente de trouver ses marques dans un contexte de fragmentation des publics, des usages, des audiences et des supports ainsi que des canaux médiatiques.  Je ne suis pas en train de faire dans l’iconoclasme, mais il me semble que ce journalisme visuel ne saurait se développer autrement qu’au sein d’un journalisme verbal, accompagnant les représentations imagées de texte, aussi bien d’ancrage (indiquant de quoi il s’agit) que de relai (supplée les informations manquantes dans l’image, telles que le lieu, la date, le contexte, etc.).

A part cela, vous pouvez suivre le fil Twitter des participants à cette conférence ici: #HacktheNewsroom. La conférence dure encore aujourd’hui et demain, 1er juin 2012.