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Sur un fil de la toile #3-1 | Bref retour sur ma 1ère expérience de débat sur Twitter et l’analyse de celui-ci par Pegasus Data Project

Voilà, les les deux chercheurs du Pegasus Data Project ont publié le graphe décrivant les interactions entre les personnes ayant pris part au débat lancé par la Ligne Directe (RTS-la 1ère): Débat #EnLD : “Syrie: Peut-on croire au dialogue avec Bachar al-Assad?”. Je n’ai pas l’intention de revenir ici sur le contenu-même du débat, ni les assertions qui ont été émises de part et d’autre. Par contre, je voudrais proposer quelques premières impressions et réflexions que m’a inspiré cette expérience.

La première chose que j’ai remarqué, c’est la difficulté de débattre en 140 signes. J’aurais certes pu m’en douter, surtout que je suis quelqu’un d’assez bavard et circulaire (i.e., je ne vais pas directement au coeur du problème, mais je commence par en exposer le contexte et tous les éléments afférents), mais ce n’est qu’en essayant que je m’en suis vraiment rendue compte. Bien sûr, pour ceux qui refusent cette contrainte, il existe diverses applications, telles que Tweetdeck, qui permettent de s’en affranchir, mais, je dois avouer que je n’ai vu pratiquement personne l’utiliser lors de ces débats. J’ai donc décidé de me soumettre à cette contrainte aussi. J’ai constaté deux stratégies pour la gérer: soit une certaine maîtrise du langage SMS et une bonne dose d’imagination pour remplacer les mots par des symboles typographiques ou par des expressions mathématiques, soit la partition d’une intervention en plusieurs messages. Inutile de dire qu’avec le fonctionnement de Twitter, basé sur la chronologie des interventions, la seconde méthode n’est pas très efficace, voir peut mener à des malentendus ou des contre-sens, les gens n’étant plus sûrs à quoi se réfère la 2nde ou la 3ème partie du message, puisque d’autres “twits”, dont certains répondent à l’émetteur ayant adopté cette tactique, peuvent venir s’intercaler.  De fait, il y a un réel encouragement à la brièveté et à l’imagination. Et d’une certaine manière, c’est un exercice tout à fait sain. Comme disait BoileauCe que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément. Mais avant cela, il nous enjoint justement à apprendre à penser avant que d’écrire. Or Twitter nous oblige à un sérieux exercice de réflexion avant de lancer notre message dans la mer! Et bien entendu, c’est un long apprentissage, qui ne vient qu’en pratiquant. D’ailleurs, je ne résiste pas au plaisir de vous proposer le passage de L’art Poétique (1674) de Boileau (disponible gratuitement en version scannée par GoogleBooks) dont est tiré cette maxime si souvent répétée à l’école. Il s’agit du chant 1. Même les gens peu familiers avec la langue du 17ème siècle devraient être charmés:

Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. 
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout qu’en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain, vous me frappez d’un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour vicieux :
Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,
Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement.
J’aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. […]

Je vais donc m’astreindre à cet exercice pendant quelques temps en essayant d’appliquer autant que possible ces sages conseils, en direct du 17ème siècle. En plus, comme la Ligne Directe est diffusée à 8h00 du matin, cela m’obligera à me lever suffisamment tôt pour être fraîche et avoir le temps de prendre connaissance du sujet du débat du jour.

La deuxième chose que j’ai remarqué, et qui a été confirmée par le graphe de Pegasus Data Project, c’est le rôle central d’un modérateur de discussion, notamment pour relancer le débat, lorsque le fil menace de s’assécher ou de partir dans une autre direction. Dans le cas du débat d’hier, c’était surtout la journaliste Magali Philip. Sur le graphe des interactions entre les intervenants de ce débat, elle apparaît clairement au coeur des échanges. Non seulement elle est signalée comme un émetteur de nombreux twits, mais elle est aussi souvent mentionnée dans ceux des autres participants, soit parce qu’il lui répondent directement, soit parce qu’ils font référence à elle. Mais, elle est entourée d’un groupe d’usagers qui interagissent beaucoup entre eux et dont certains, mais pas forcément les plus actifs de ce groupe, pointent aussi vers elle. Elle semble donc aussi jouer le rôle de relai privilégié de la parole de certains intervenants auprès du reste du fil #EnLD. Ces usagers se voient ainsi reconnaître un statut d’expert ou de témoin important dans le cadre de cette discussion spécifique, ce qui mène à une concentration des interactions autour de ces quelques interlocuteurs. Cependant, ce n’est pas un processus systématique, puisqu’en regardant les graphes conçus par Pegasus Data Project de quelques débats précédents de la Ligne Directe, il semble que les discussions soient beaucoup moins monopolisées par seulement quelques intervenants. Personnellement, je ne peux donc rien déduire à ce stade, mais ces premières observations me semblent encourageantes et je pense qu’il vaut la peine de les continuer, même si c’est de manière un peu flottante et hors du cadre d’une recherche vraiment établie et structurée.