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Vraie fausse Jeanne et fausse vraie Jeanne ou la confusion intellectuelle

Je viens d’éteindre ma TV sur le film, intitulé “Vraie Jeanne, fausse Jeanne”, réalisé par Martin Meissonnier, et diffusé sur ARTE. Je dois dire que j’ai abordé cette émission dans une disposition d’esprit un peu dubitative, ayant remarqué la multiplication, ces dernières années, de documentaires sensationnalistes et souvent fantaisistes, sur le Moyen-Age et l’Antiquité, ainsi que sur les civilisations amérindiennes et asiatiques, auxquels même ARTE ne semble pas pouvoir échapper. Et je dois dire que dès les premières 30 minutes du film, mes doutes se sont sérieusement renforcés, jusqu’à ce que je sois quasiment convaincue du manque de sérieux et de rigueur de cette entreprise, du moins, suffisamment pour interrompre son visionnement aux 90% environs. Et il faut dire que la tribune publiée dans Libération, en 2008, quelques temps après la première diffusion télévisuelle de ce docu-fiction, par les historiens mis à contribution dans ce film ont achevé de me convaincre de la supercherie scientifique qu’il constitue. L’une des historiennes concernées, Mme Collette Beaune a d’ailleurs écrit par la suite un livre dans lequel elle dégomme ceux qu’elle appelle des ‘mythographes, c’est-à-dire des adeptes de la théorie du complot, qui prétendent vouloir démystifier des thèses historiques, mais en les remplaçant purement et simplement par leurs propres fantasmagories. En d’autres termes, on nagerait en plein Da Vinci Code, sauf que dans ce cas, les auteurs prétendent faire de la science, contrairement à Dan Brown qui dit clairement que son travail est de nature avant tout fictionnel. Il apparaît ainsi que ces universitaires, spécialistes de Jeanne d’Arc et du Moyen-Age, se sont fait piégés par les auteurs de ce documentaires qui ont complètement remonté les séquences d’interviews afin de faire correspondre les discours tenus par ces historiens, avec leurs propres thèses.

En réponse à ces critiques, l’auteur du film, Martin Meissonnier clame son innocence en affirmant que si les thèses avancées dans son film ne sont pas nouvelles, elles seraient inconnues du grand public, qui, dans son ensemble, n’aurait de Jeanne d’Arc que l’image d’Épinal présentées dans les livres d’histoire classiques, hérités de la tradition historique nationaliste du 19ème siècle. Le problème, c’est que le film présente bien ces thèses comme récentes, les interventions montées des historiens semblant confirmer cette allégation. D’autre part, la théorie du complot suinte de partout, dans la mesure où les thèses sont opposées les unes aux autres sans aucune prise de distance critique, ni aucune précision sur leurs auteurs et le contexte socioculturel et politique dans lequel elles ont été avancées. Les auteurs parlent même de chercheurs “hétérodoxes”, lorsqu’ils introduisent la théorie fantasmagorique de l’éventuel sauvetage de Jeanne d’Arc, à la place de laquelle on aurait brûlé une autre femme. Or, dans le vocabulaire des adeptes de la théorie du complot, les “hétérodoxes” désignent ceux qui détiennent une vérité allant à l’encontre de l’orthodoxie, c’est-à-dire du paradigme dominant, souvent institutionnel, et qui se trouveraient alors injustement marginalisés, la plupart du temps pour d’obscures raisons politiques et personnelles. Ce docu-fiction met ainsi sur un pied d’égalité des “hypothèses”, des “rumeurs avérées”, des “théories”, etc., réduisant la plupart des propos des historiens à de simples conjectures, jamais vraiment prouvées, et visant plutôt à cacher la vérité. Même le titre du film “Vraie Jeanne, Fausse Jeanne” laisse à penser que la vérité ne serait pas là où l’on croit, mais comme aucune des thèses présentées ne semblent vraiment sûre, on en retire qu’au fond, toutes les opinions à ce sujet se valent.

Or, non, elles ne se valent pas toutes. Le travail de l’historien ne consiste pas à établir un éventails de conjectures dans lesquels chacun serait libre de piocher ce qui lui convient le mieux, mais à essayer de reconstituer, aussi précisément et exactement que possible, le monde du passé, à partir de sources aux objectifs variés et aux fiabilités variables. Ainsi, ce n’est pas parce qu’un document prétend que Jeanne d’Arc a affirmé quelque-chose que: 1) elle l’a vraiment affirmé, et/ou 2) que son affirmation correspond à la réalité dans laquelle elle était plongée. Tout l’art de la science historique consiste justement à ré-contextualiser ces témoignages qui nous sont parvenus et à les peser les uns par rapport aux autres. Ce travail ne se limite pas à consulter quelques encyclopédies et résumés d’histoire, il faut plonger dans les sources et c’est un vrai travail de fourmi. On ne s’improvise donc pas historien, et la recherche historique n’est pas l’équivalent de l’enquête journalistique, même si les deux ont des points communs, notamment dans l’exigence de la rigueur intellectuelle et du recoupement des sources. Je pense donc que les auteurs de ce docu-(surtout)-fiction devrait prendre exemple sur deux autres journalistes: Jérôme Prieur et Gérard Mordillat . Ils ont justement réussi là où M. Meissonnier échoue avec ce film, c’est-à-dire présenter l’état des recherches sur un sujet donné dans l’ensemble des domaines concernés (histoire, archéologie, histoire de l’art, etc.), sans jamais prétendre se substituer aux spécialistes de ces domaines de recherche.

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Le mythe de la nécessité de mythes nationaux: un autre exemple de paresse intellectuelle

Je suis en train d’écouter l’enregistrement du Grand 8 (RSR) à propos de l’histoire suisse, diffusé hier matin, le 25 mai 2010. Le débat concerne une fois de plus ceux que l’on appelle les “nouveaux historiens”, accusés par des historiens plus traditionnels de vouloir “culpabiliser” le peuple suisse en jugeant, avec les critères du présent, les actes du passé. Ils leur reprochent tout particulièrement d’avancer un agenda politique de gauche, marxiste, visant à noircir volontairement la Suisse dans ses heures difficiles. Outre le fait que ces accusations sont généralement fausses – les nouveaux historiens, ou plus exactement les historiens scientifiques, se contentent de reconstituer des faits qui ont généralement été passés sous silence, justement parce qu’ils étaient en décalage, voir en contradiction avec la propagande officielle de ces 150 dernières années – le vrai problème que leur pose ce retour plus approfondi sur l’histoire suisse, c’est la démystification de la fondation du pays. Lorsqu’on a réussi à leur faire reconnaître cette problématique, le sempiternel argument qui suit est celui du soi-disant besoin de mythes. Apparemment, un peuple ne saurait survivre sans mythes fondateurs. Il est évident qu’une pareille posture est incompatible avec l’enseignement d’une histoire fondée sur une démarche scientifique, c’est-à-dire, ouverte sur l’ensemble des éléments constituant le passé. En effet, la construction de mythes nationaux suppose la sélection d’événements à retenir et une écriture avantageuse de ceux-ci, effaçant naturellement tout ce qui dérange sa cohérence. Cela signifie notamment le rejet complet de la vision historique des même événements par les descendants d’autres acteurs, de la période en question qui pourraient contredire le mythe. On voit les imbroglios politiques que cela génère dans les relations entre la Russie et les anciennes républiques et satellites de l’URSS.

Mais, au-delà des questions épistémologiques et politiques, il me semble que cet argument de la nécessité des mythes patriotiques pour la cohésion nationale est lui-même…un mythe. En effet, à l’heure où les connaissances du monde, tout comme les modes de vie, se multiplient en se fragmentant et en se croisant, on se demande vraiment qui pourrait se retrouver dans des mythes établis au 19ème siècle dans une optique essentiellement politique. En effet, alors qu’à l’époque, il fallait faire admettre à des populations disparates, parfois en froid les unes avec les autres, qu’elles allaient désormais vivre sous le même drapeau et le même régime étatique, aujourd’hui, la question ne se pose absolument plus de cette manière. Certes, dans plusieurs régions d’Europe existent des velléités d’autonomie ou même d’indépendance. Mais celles-ci remontent justement à la constitution des états-nations actuels et sont le symptômes des échecs partiels de ces constructions. Mais, la plupart des populations européennes aspirent avant tout à vivre dans un système démocratique qui tiennent compte de leurs réalités locales. Ce mythe de la nécessité du mythe national est donc essentiellement entretenu par ceux qui ne veulent pas réfléchir sur le devenir des questions d’identifié, de culture, de nation, voir même de civilisation. Pourtant, alors que la mondialisation croissante bouscule toutes ces notions et que de plus en plus de populations sont tentées par le repli pur et simple sur elles-mêmes, il serait au contraire plus que temps de se mettre à y réfléchir tous ensembles, toutes catégories sociales et branches académiques confondues, afin de déterminer ce que pourrait être un projet commun de société cohérente, mais ouverte et dynamique.

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