Le mythe de la nécessité de mythes nationaux: un autre exemple de paresse intellectuelle

Je suis en train d’écouter l’enregistrement du Grand 8 (RSR) à propos de l’histoire suisse, diffusé hier matin, le 25 mai 2010. Le débat concerne une fois de plus ceux que l’on appelle les “nouveaux historiens”, accusés par des historiens plus traditionnels de vouloir “culpabiliser” le peuple suisse en jugeant, avec les critères du présent, les actes du passé. Ils leur reprochent tout particulièrement d’avancer un agenda politique de gauche, marxiste, visant à noircir volontairement la Suisse dans ses heures difficiles. Outre le fait que ces accusations sont généralement fausses – les nouveaux historiens, ou plus exactement les historiens scientifiques, se contentent de reconstituer des faits qui ont généralement été passés sous silence, justement parce qu’ils étaient en décalage, voir en contradiction avec la propagande officielle de ces 150 dernières années – le vrai problème que leur pose ce retour plus approfondi sur l’histoire suisse, c’est la démystification de la fondation du pays. Lorsqu’on a réussi à leur faire reconnaître cette problématique, le sempiternel argument qui suit est celui du soi-disant besoin de mythes. Apparemment, un peuple ne saurait survivre sans mythes fondateurs. Il est évident qu’une pareille posture est incompatible avec l’enseignement d’une histoire fondée sur une démarche scientifique, c’est-à-dire, ouverte sur l’ensemble des éléments constituant le passé. En effet, la construction de mythes nationaux suppose la sélection d’événements à retenir et une écriture avantageuse de ceux-ci, effaçant naturellement tout ce qui dérange sa cohérence. Cela signifie notamment le rejet complet de la vision historique des même événements par les descendants d’autres acteurs, de la période en question qui pourraient contredire le mythe. On voit les imbroglios politiques que cela génère dans les relations entre la Russie et les anciennes républiques et satellites de l’URSS.

Mais, au-delà des questions épistémologiques et politiques, il me semble que cet argument de la nécessité des mythes patriotiques pour la cohésion nationale est lui-même…un mythe. En effet, à l’heure où les connaissances du monde, tout comme les modes de vie, se multiplient en se fragmentant et en se croisant, on se demande vraiment qui pourrait se retrouver dans des mythes établis au 19ème siècle dans une optique essentiellement politique. En effet, alors qu’à l’époque, il fallait faire admettre à des populations disparates, parfois en froid les unes avec les autres, qu’elles allaient désormais vivre sous le même drapeau et le même régime étatique, aujourd’hui, la question ne se pose absolument plus de cette manière. Certes, dans plusieurs régions d’Europe existent des velléités d’autonomie ou même d’indépendance. Mais celles-ci remontent justement à la constitution des états-nations actuels et sont le symptômes des échecs partiels de ces constructions. Mais, la plupart des populations européennes aspirent avant tout à vivre dans un système démocratique qui tiennent compte de leurs réalités locales. Ce mythe de la nécessité du mythe national est donc essentiellement entretenu par ceux qui ne veulent pas réfléchir sur le devenir des questions d’identifié, de culture, de nation, voir même de civilisation. Pourtant, alors que la mondialisation croissante bouscule toutes ces notions et que de plus en plus de populations sont tentées par le repli pur et simple sur elles-mêmes, il serait au contraire plus que temps de se mettre à y réfléchir tous ensembles, toutes catégories sociales et branches académiques confondues, afin de déterminer ce que pourrait être un projet commun de société cohérente, mais ouverte et dynamique.

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LEIGH PHILLIPS

EU Affairs journalist and science writer

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