Posted by: Ariane Beldi on: January 8, 2009
Je ne l’avais pas encore fait jusque-là, mais j’ai décidé de me lancer dans des commentaires sur certaines séries d’animes ou de mangas qui m’ont inspirés des réflexions allant au-delà des considérations habituelles de goûts et de qualité de l’œuvre. Je dirais que la plupart de celles que j’ai achetées me titillent les neurones d’une manière ou d’une autre, mais il y en a quelques-unes qui m’inspirent plus particulièrement. Pour éviter de faire des commentaires trop longs, j’essaierai de me concentrer sur un aspect à la fois de ces récits, quitte à faire plusieurs commentaires sur la même série.
Dans le cas de Card Captor Sakura (カードキャプターさくら, Kādokyaputā Sakura), le sujet du commentaire d’aujourd’hui, je ne pense pas devoir vous présenter en long et en large cette adorable petite fille, qui, un jour, par mégarde (et soyons honnête, aussi par celle du personnage-mascotte de la série),a libéré les cartes magiques du livre où leur créateur, le magicien Clow Read, les avait scellées. Ces deux séries ont eu un tel succès que je doute fort que vous n’en ayez jamais entendu parler. Mais pour faire bref, suite à cet incident, qui risque quand même d’avoir pour conséquence de mener à la fin du monde, Sakura Kinomoto se retrouve intronisée “chasseuse de carte” par Kerberos , le gardien du livre, et chargée de récupérer toutes ces cartes avant qu’elles ne provoquent des catastrophes. Pour ce faire, elle reçoit une clé, qu’elle peut transformer en sceptre, grâce à une incantation magique, et qui lui permet de capturer et contrôler les cartes, qui sont vivantes et douées de volonté. Au cours de sa mission, qu’elle ne peut garder complètement secrète puisque sa meilleure amie, Tomoyo Daidoji, la surprend en plein vol, à cheval sur son sceptre, dès le premier épisode, elle rencontre deux autres enfants de Hong Kong, Shaolan Li et sa cousine Mei Lin, qui poursuivent la même quête et qui, tout en restant des concurrents, collaborent néanmoins avec elle. De manière générale, c’est elle qui dispose du plus grand pouvoir magique et qui arrive à mettre la main sur la majeure partie des cartes. Finalement, c’est encore Sakura qui triomphera lors de l’épreuve ultime, à la fin de la première série, pour devenir la nouvelle maîtresse de l’ensemble du jeu de cartes magiques de Clow. Dans la deuxième série, elle doit accomplir une nouvelle étape, avant de devenir la véritable héritière du magicien, à savoir, faire sienne complètement l’ensemble de ces cartes avant que celles-ci ne dépérissent totalement et ne perdent ainsi toute leurs substance magique. Cela, alors qu’un étrange garçon est apparu dans son école et prend le contrôle de ces cartes, une à une. Finalement, au cours de sa dernière mission, racontée dans un film qui clôt la deuxième série, Sakura doit récupérer une ultime carte, celle du Néant, avant qu’elle ne fasse tout disparaître, et la transformer en une autre carte, au pouvoir régénérateur plutôt que destructeur.
Le rose bonbon, les petites fleurs de cerisier (Sakura signifie “fleurs de cerisier” en Japonais), les petites étoiles et les jolis cœurs tout partout qui caractérisent le “packaging” de la série ont de quoi repousser les spectateurs qui ont plus de 7-8 ans. Pourtant, si l’on prend la peine de regarder les premiers épisodes, on se retrouve vite sous le charme de cette petite fille, encore au CM1 (1ère année d’école primaire), qui fait preuve d’un optimisme à tout crin, d’une bonne humeur constante et d’une bonne dose de tempérament, qui sans en faire une rebelle, loin de là, lui permet de ne pas non plus se laisser faire. Le rythme enlevé et l’humour au second degré d’une série qui ne se prend pas au sérieux en font un divertissement fort agréable, même pour les adultes. De manière générale, il s’agit d’un joli maho-shojo, c’est-à-dire, d’une histoire de “fille magique”, au ton résolument positif et promouvant de solides valeurs d’amitié, de loyauté, de responsabilité, de solidarité et surtout, très important, de sincérité. Bref, on s’amuse beaucoup et on passe d’excellents moments. Et pourtant…
Et pourtant, il y a comme un malaise qui émerge dès les premier épisode. Ce n’est d’abord que la sensation d’un je-ne-sais-quoi qui cloche, qui n’est pas à sa place, bref, une impression trouble de décalage avec les codes et le contenu habituel de ce genre d’histoire, quand même essentiellement destiné à un public de filles, âgées de 8-12 ans. Il s’agit de la meilleure copine de Sakura, Tomoyo. Celle-ci passe son temps, un caméscope à la main, à filmer Sakura. C’est à se demander si elle ne l’a jamais vue autrement qu’au-travers de la lorgnette de son appareil. Lorsque cette dernière lui demande s’il n’y aurait pas d’autres sujets plus intéressants qu’elle, Tomoyo lui affirme, dans une sorte d’expression littéralement extatique, que non, définitivement, il n’y a rien au monde d’aussi “adorable” qu’elle. A cette quasi-déclaration d’amour, de la part d’une gamine d’à peine 8 ans(!!), le spectateur n’est pas le seul embarrassé. Sakura en tombe littéralement à la renverse, une énorme goutte d’eau d’embarras sur la tête. Par la suite, lorsque Tomoyo apprend le nouveau rôle que Sakura doit endosser, suite à sa manipulation malheureuse du livre de Clow, elle décide de prendre en main tout ce qui touche à l’apparence de Sakura-chasseuse de carte, depuis la pose à prendre au moment des incantations magiques, jusqu’aux costumes à porter pour chaque mission. En d’autres termes, elle transforme Sakura en une sorte de poupée Barbie, qu’elle habille à son goût et selon ses humeurs. Bref, elle la fétichise littéralement. Or, une petite fille qui en fétichise une autre, même avec le consentement de cette dernière, cela n’a rien de naturel. D’ailleurs, Sakura ne se laisse faire clairement qu’à contre-cœur, et par pure amitié pour une Tomoyo, qu’elle trouve franchement bizarre par certains côtés. Implicitement, même si rien dans les dialogues et les situations ne l’exprime, Tomoyo tient malgré tout le couteau par le manche, puisqu’elle a une preuve filmée des nouveaux pouvoirs de Sakura et il lui serait donc facile de révéler son secret si ce n’est au monde entier, du moins à son entourage.
Si on commence à observer d’un peu plus près le personnage de Tomoyo, on se rend compte qu’elle cristallise un aspect particulier du maho-shojo qui n’apparaît généralement pas dans le texte-même des récits. En effet, si la série se conforme à une bonne partie des conventions de ce type de récit, elle en détourne d’autres afin de souligner ce qu’ils peuvent avoir de fondamentalement dérangeant dans la représentation qu’ils donnent des héroïnes . Récapitulons d’abord les codes respectés par les auteurs. Comme dans tous bons maho-shojo, la série se focalise sur un personnage féminin que rien, en apparence, ne distingue des autres membres de son entourage familial et social. Sakura est une petite fille comme les autres, pas très forte en math, membre de l’équipe des majorettes de son école et accompagnée de bonnes copines. Elle n’a plus sa mère, qui est morte alors qu’elle n’avait que 2-3 ans. Très souvent, dans ces séries, la figure maternelle est soit inexistante (morte, disparue, etc.), soit si éloignée (sur une autre planète, dans une dimension parallèle) qu’elle en reste inaccessible. Elle dispose de pouvoirs magiques insoupçonnés jusqu’au jour où, sans se rendre compte de ce qu’elle est en train de faire, elle parvient à ouvrir le livre de Clow. Dans ces circonstances, elle était pratiquement désignée à l’avance, pour devenir chasseuse des cartes qu’il renfermait. Elle n’a pas le choix, elle doit accomplir cette mission jusqu’au bout. Pour l’aider, elle est accompagnée, soutenue et conseillée par une adorable petite mascotte, ici Kerberos, qui, malgré un nom ronflant, n’en ressemble pas moins une sorte d’ourson en peluche volant. Il est d’ailleurs le premier à souffrir de ce décalage entre la connotation terrifiante de son nom, qui rappelle ici le fameux Cerbère, le chien à trois tête qui garde les enfers de la mythologie grecque antique, et son apparence on ne peut plus anodine et inoffensive. Elle dispose d’une sorte de baguette magique, ici, une clé se métamorphosant en sceptre, qui obéit à ses formules magiques et lui sert d’arme. Et elle doit naturellement garder secret son pouvoir et sa quête.
Si les auteurs prennent des libertés avec plusieurs codes caractéristiques du maho-shojo, il y en a une qui m’ intéresse plus particulièrement ici. Il s’agit de la fameuse transformation magique que subissent les héroïnes au moment de revêtir les attributs qui leurs permettent de mener leur mission à bien. Celle-ci manifeste une transition entre deux aspects fondamentaux de leur identité. Comme on vient de le voir, la fille magique est, en apparence, une fille normale. Et une fille normale ne saurait faire face à des créatures ou des situations surnaturelles. Elle doit donc se transformer elle-même en un être surnaturel. Ces héroïnes naviguent ainsi constamment entre deux identités, correspondant à deux univers de leur vie: celle du quotidien, qui leur sert en fait de couverture anonyme, un peu comme les espions qui ont l’air de Monsieur ou Madame tout-le-monde, et celle de leur mission, qui doit rester secrète. La transformation est généralement spectaculaire, puisque l’on voit la jeune fille prise soudainement dans un tourbillon de lumière, de bulles, d’étoiles, de cœurs ou d’éclairs (c’est selon) qui désintègrent littéralement ses habits, la révélant alors toute nue, pour ensuite la revêtir de ses nouveaux atours, voir même d’une nouvelle apparence, et de ses armes éventuelles.
Or, Sakura ne se transforme pas. Plus exactement, c’est sa clé qui se transforme en sceptre. Et, comme le fait remarquer Tomoyo, c’est plutôt embêtant pour une maho-shojo. C’est donc elle qui va se charger de lui fournir des habits spécialement conçus pour ses missions. S’il arrive que l’héroïne de ce genre de série puisse adopter diverses apparences magiques (on le voit par exemple avec Cutey Honey ou Gigi – Minky Mono), sa panoplie est néanmoins limitée à quelques variations. Mais Sakura, elle, a droit à un nouveau costume pour pratiquement chacune de ses missions, sauf si Tomoyo a le malheur d’en rater une, ce qui est rare. En d’autres termes, la série se transforme en véritable défilé de mode, avec une petite écolière de 8 ans comme seul mannequin. Par extension, cette transformation peu magique révèle ce que les scènes de métamorphoses habituelles de ces séries ont de réellement terre-à-terre. Le changement d’apparence n’a rien de spirituel ou de symbolique. Au fond, nous disent les auteurs, il s’agit purement et simplement d’un changement de garde-robe. Celle de Sakura est simplement plus garnie et plus ajustée à la mode du moment que celle des Sailor Moons, Cutey Honey et autres Gigi! Et on est donc bien loin du ton poétique et fantasmagorique que se donnent ces séries, supposées faire rêver les spectatrices.
On voit plutôt là l’intrusion jusque dans l’histoire même, du marketing qui caractérise l’exploitation des produits dérivés autours de la série, confirmant l’enracinement plus que terrestre du monde imaginaire proposé par l’industrie du divertissement audiovisuel, dont font partie les auteurs de cette série.
February 15, 2009 at 03:02
Analyse intéressante d’une série maho-shoujo que je trouve fort sympathique.
Je pense qu’on peut voir l’action de Tomoyo, filmer Sakura avec un caméscope, aussi comme un moment d’auto-réflexion cinématographique. Tomoyo reprend litérallement le rôle du spectateur de la série qui souhaite voir Sakura dans des moments mémorables avec un changement de garderobe le plus souvent possible. Sa façon d’idoler Sakura est une sorte de meta-commentaire sur nous-mêmes comme spectateur.